— Quel roman vous bâtissez, fit Bernard, qui cachait son émotion sous un sourire. Et d’ailleurs, tout cela est bien loin déjà, quatre mois !

— Je sais bien que vous n’avez rien à craindre ; après ce que j’ai fait, vous comprenez que je ne viens pas pour vous menacer. Certes, j’aurais bien voulu avoir le mot de vos combinaisons secrètes ; comment vous y êtes-vous pris exactement pour serrer dans vos collets deux hommes d’une pareille valeur ? Je sens bien qu’il est inutile pour moi de vous presser davantage. Je vais donc en venir au second et au plus important objet de ma visite. Mon mari m’a laissé des affaires fort embrouillées. D’après ce que j’ai pu débrouiller jusqu’ici, je me suis rendu compte qu’il y avait deux sortes d’affaires : les prospères et les autres ; les prospères, elles ont servi à vous payer ; les autres restent. Il y a aussi cent six actions de la Cie Bordes qui ne sont pas cotées pour le moment. Que vais-je faire ?

— Si vous ne le savez pas, dit Bernard avec le plus grand calme, comment voulez-vous que je le sache moi-même ?

Madame Mulot fondit en larmes ; il n’était pas ému et la considérait curieusement. Elle se leva :

— J’aurais voulu, dit-elle, mener une vie tranquille et simple, pouvoir vous voir, être Madame Veuve Mulot digne de mon fils, et non plus la Farnésina ; vous me rejetez à la noce.

Il fut touché dans son orgueil. Aïe ! Devait-il admettre qu’on pût dire d’une catin qu’elle était sa mère !

— Asseyez-vous, répliqua-t-il. Écoutez, je vais réfléchir à ce que je peux tenter pour vous. Envoyez-moi tous les dossiers de votre mari, j’étudierai cela et je vous ferai une proposition. Il ne sera pas dit que je vous ai rejetée à votre vie de débauche par ma ladrerie à votre égard, malgré tout ce que vous avez fait contre moi. Je veux aussi vous témoigner ma reconnaissance de l’inaction manifestée par votre silence sur mes relations avec Sernola, bien que l’efficacité de ce silence me paraisse encore avoir été bien faible. Revenez demain.

Il s’inclina devant elle comme devant une étrangère.

L’étude des dossiers devait l’occuper plus longtemps qu’il ne l’avait prévu. Il constata aussi que la présence de sa mère lui était nécessaire pour compléter les renseignements quelquefois fort succincts que lui donnaient les documents. Froide et calculatrice, la Farnésina avait beaucoup retenu. Il en vint à l’interroger plus qu’il n’avait l’intention de le faire d’abord. La rapidité avec laquelle elle le comprenait le frappa. Habile, elle-même sut lui témoigner une admiration qui le flattait. Leurs relations qui ne seraient jamais devenues affectueuses furent tout de même peu à peu adoucies et même agréables. Un soir, Reine, passant au bureau de son mari, y trouva la veuve et elles entrèrent en conversation. Assez contrainte d’abord, cette conversation prit bientôt un tour plus aisé ; Reine sentait dans sa belle-mère une expérience des hommes et de la vie qui l’étonnait (elle n’en pouvait heureusement deviner la cause). Comme elle disait :

— Ne trouvez-vous pas que Bernard travaille trop ?