— Mon oncle, que j’ai vu tout à l’heure, désirerait vous connaître ; vos idées l’ont épaté ; il vous attend pour déjeuner.
— Eh bien ! mais… j’accepte avec grand plaisir.
Mr. Bordes habitait tout près du boulevard de Caudéran, presqu’au bout de la rue Croix de Seguey, une belle maison du dix-huitième ouverte sur des serres fleuries par un péristyle en marbre blanc. C’était un petit homme grisonnant, à tête ronde, joyeux, perpétuellement de bonne humeur ; il portait en avant un petit abdomen de bouvreuil et ne cessait de plaisanter.
— Vous tombez, dit-il, à ses invités, en pleine querelle de ménage. Ma femme, qui est charmante, (regardez-la, elle est encore agréable à considérer, n’est-ce pas ?) vient de revoir la somnambule et d’apprendre que je la trompe avec la dugazon du Grand Théâtre. D’où une scène terrible destinée à me couper l’appétit. Mais ce petit estomac demeure impavide. Le bourreau qui tranchera l’appétit à Bordes l’armateur n’est pas encore né.
— Ah ! Monsieur Rabevel, dit la femme qui était en effet restée agréable bien qu’une expression chagrine donnât à son visage dix ans de plus que ne portait son mari, quel homme terrible j’ai là ! C’est un brave homme, bien sûr, mais quel coureur ! Il passe sa vie avec des gourgandines ; je ne puis dire combien de fois je l’ai pris en flagrant délit ; ça ne le trouble pas…
— Eh ! ma foi, au contraire, dit Bordes, c’est un piment de plus.
— Voilà comment il est, s’écria Madame Bordes, il me voit fâchée, il rit ; il me voit colère, boudeuse ou en larmes, il rit. Pas une minute de mauvais sang, ce monstre !
Elle le prit par le cou feignant de l’étrangler et l’embrassa.
— Et voilà comme nous sommes, dit Bordes se raillant lui-même : Nous ne cachons rien de nos pensées ni de notre vie. Saint Jean Bouche d’Or. Pas de porte de derrière. Vous pourrez dire à Blinkine et au sieur Mulot que vous avez trouvé un homme qui ne leur ressemble foutrement pas.
Rabevel se félicitait de cette familiarité rapide ; il eut tôt fait d’en tirer parti en mettant la conversation sur la partie financière de l’affaire. Bordes lui confirma avec de nouveaux détails tout ce que lui avait déjà dit Mazelier. Quand ils attaquèrent la question de l’exploitation, il l’écouta avec attention ; Bernard exposa ses idées et il se rendit vite compte que, sous son dehors jovial, l’armateur cachait un bon sens solide et une intelligence perspicace.