— Écoutez, Monsieur, finit par lui dire Bordes, je vous dirai franchement ma pensée ; la société qui porte mon nom me dégoûte, j’y suis bridé, je n’y puis rien faire et plus je vais, moins je m’en occupe. J’aurais pu l’amener certainement à de grandes destinées, mais à quoi bon travailler pour ceux qui me dévorent ? Mon grand malheur c’est d’avoir pris la direction trop jeune et de m’être affolé dès l’arrivée du chômage ; puis, d’être tombé sur des paroissiens comme vos patrons. Je ne vous cache pas que je divorcerais bien si je pouvais.

Il regarda un instant Rabevel et reprit :

— Vous devez vous étonner de ma franchise ; j’aurais été moins sincère il y a quelques années. A cette époque votre maison me tenait serré ; mais, depuis, je ne vois plus la procuration de la veuve Boynet aux Assemblées générales : ces messieurs l’oublient toujours ; on ne dépose plus ces titres ; ça ne va peut-être pas très bien avec elle, vous comprenez ? Alors si ce paquet s’abstient, mon paquet acquiert sans doute quelque indépendance… Je ne sais pas si je me fais bien comprendre…

Bernard sourit et demanda ce qu’était cette veuve Boynet.

— A vrai dire, je n’en sais rien. Elle a hérité ces titres d’un de ses parents qui était très lié avec Blinkine. C’est celui-ci qui l’avait fait souscrire. Elle vit, je crois, fort retirée dans un petit village, Saint Circq, sur les bords du Lot.

Le jeune homme pensa aussitôt qu’il était urgent de connaître « la bonne femme ». — « Et moi, songea-t-il, qui voulais aller de ce côté avec Angèle ! Tout cela s’arrange fort bien. » Il demanda :

— Comment savez-vous que votre veuve Boynet habite Saint Circq ?

— Par le libellé de ses pouvoirs. D’ailleurs un de mes amis qui était allé pêcher le gardon pendant une quinzaine dans ce petit patelin, eut l’occasion de la voir. Il paraît que c’est une vieille marguillière confite en bondieuseries.

« Bon, pensa Bernard, heureusement que me voilà averti ; il ne s’agit pas de mener là-bas ma folle maîtresse. On renverra Angèle à Paris. J’en sais assez. »

Il remit la conversation sur la question de l’exploitation de la flotte ; Bordes pensait comme lui que l’achat de quelques vapeurs était désirable même s’il fallait pour le couvrir vendre des voiliers. Bernard l’écouta avec attention. L’armateur lui parut bien attaché à cette idée : « C’est une question de rajeunissement, une question vitale. » Il répéta plusieurs fois : « Une question vitale ». Quand ils se séparèrent, sur le seuil, il lui dit encore : « Une question vitale, il faudrait trouver le moyen de la résoudre… »