En remontant la rue, Bernard faisait et refaisait ses calculs et ses projets :
— Très bonne, cette affaire, disait-il ; mais la majorité coûte deux millions au taux actuel. Rien à faire pour moi avec les cent mille francs que je possède. Il faut manœuvrer. Et d’abord aller voir la marguillière.
Il se rappela que le train pour Cahors était à quatre heures ; il avait juste le temps de passer à l’hôtel, de prendre son sac… Sapristi, et Angèle ? Il ne pouvait pas l’emmener, il fallait conquérir la marguillière, être sérieux ; Angèle ferait ce qu’elle voudrait. Réussir d’abord cette affaire était l’essentiel ; le reste pouvait attendre. L’image d’une Angèle en larmes passa dans son esprit et ne lui déplut pas ; mais il la chassa aussitôt ; déjà il se demandait comment il investirait la vieille dame : elle devait être méfiante, méfiante… et un jeune homme comme lui… Il passait devant une bijouterie et comme il venait de la dépasser, une image persistant sur sa rétine avec une acuité singulière, il s’étonna, se sonda, comprit aussitôt, se retourna, entra dans la boutique avec un sourire intérieur. Puis ayant fait son emplette, il héla vivement un fiacre, rentra à l’hôtel, vit Angèle qui l’attendait avec impatience dans le hall : « Tu es prête, dit-il en l’embrassant tendrement. Oui ?… Saute en voiture, je règle ma note. » Il paya, la rejoignit. Ils arrivèrent à la gare juste pour prendre leurs billets et montèrent dans le wagon au moment où le train s’ébranlait. Comme Angèle tout essoufflée, souriante et contente s’asseyait, il lui prit les mains et la regarda avec tant de tendresse et de désir qu’elle en fut confuse. Elle baissa les yeux ; elle vit à l’annulaire de Bernard une alliance : « N’es-tu pas ma petite femme bien-aimée ? » lui dit-il doucement. Elle frémit dans tout son cœur ; elle se sentait bien heureuse. Lui, sous une expression amoureuse, cachait les pensées qui l’agitaient. Il contemplait Angèle. Il l’examinait avec détachement, avec une sorte d’infaillible impartialité. Ce grand air de déesse, se disait-il, cette allure noble et retenue, même sa sauvagerie presque masculine qui, matée comme elle l’est, prend l’apparence d’une réserve qui ne connaît point les sens, voilà un ensemble qui me permettra de conquérir la marguillière. Ainsi, tout d’abord, ne vint pas à son esprit la pensée que le but de son voyage pût désormais être autre chose que la précieuse conquête d’une vieille femme détentrice d’un paquet d’actions. La compagnie d’Angèle, sa tendresse, le délice de cette chair vive ne semblaient pas devoir le blesser d’amour ; hors-d’œuvres, songeait-il distraitement quand il s’y arrêtait un instant. Il ne continuait à voir dans la passion que l’œuvre de chair et la satisfaction d’un instinct de domination ; il ne soupçonnait pas que pût jamais se réaliser dans son for intérieur cet état de grâce que décrivent les poètes et dont s’enchante à son printemps la race des hommes depuis plus de huit cent mille ans.
Il était pourtant trop jeune pour échapper au sortilège. Dans ce court voyage devait s’insinuer dans ses veines le poison brûlant d’un amour unique dont sa vie entière retentit ; ce charme subtil d’une femme amoureuse, forte et tendre, d’une femme belle et jeune, sensible, singulièrement fine et apte à tout ressentir et à tout exprimer, l’investit peu à peu par l’étrange attrait des steppes inconnus. Comme il lui arrivait dans les songes, le rythme de son existence changeait et celui de son tempérament, celui même de sa pensée et de sa parole intérieure. Angèle le faisait entrer dans un merveilleux domaine ; elle lui révélait la poésie pure sans poètes ni phrases ; elle lui faisait voir toutes choses sous un aspect nouveau, comme les yeux dessillés. A chaque instant dans ses paroles, il tremblait d’une confrontation vivement saisie entre son propre univers et celui de sa maîtresse ; il commençait à sentir la beauté, la fraîcheur des choses qui n’avaient jusque là conquis que son intelligence. L’inavoué peu à peu se fit jour. Une foison de mots et de petits faits auparavant inoffensifs, pénétrèrent dans un cœur patiemment assiégé, tout geste d’elle créait un champ d’aimantation où son âme s’émouvait encore, libre en apparence, en réalité orientée, mais avec une aisance miraculeuse, ravie de nager dans cette divine substance où ne la contraignaient ni pesanteur ni climat. Elle devenait un tel objet d’admiration et d’amour que, parfois, sous le regard de Bernard, les paroles affluant à ses lèvres s’arrêtaient sur une intonation un peu plus rauque ; et ce suspens les ravissait tous deux au plus pur d’eux-mêmes.
Ils vivaient davantage, jouissaient mieux de la nature et d’eux-mêmes, saisissaient et éprouvaient toutes les délices qui leur échappaient auparavant dans le cours des minutes infiniment ralenties par leur désir de les savourer comme, au cinéma, la grâce et la beauté des choses sont rendues plus sensibles quand on les a infiniment ralenties.
Ils s’étaient installés en plein Quercy dans une petite maison perchée sur la colline qui fait face à Cahors. Là peu à peu ils s’abandonnaient au démon qui leur était familier à tous deux, le démon de l’exaltation.
Toute la liberté et la joie de l’univers étaient en eux et le désir d’en user entièrement, corps et âme. L’ivresse d’une extension extrême de l’être, les habitait. Que les mots leur paraissaient plats ! Que les héros de l’amour et de l’histoire leur paraissaient petits ! Ils vivaient un rêve éveillé et parlaient le langage de ce rêve. A peine se souvenaient-ils qu’ils étaient en pays civilisé tant ils n’existaient que pour eux-mêmes. Quel prodige les unissait ! Le fantôme de François bien que toujours présent demeurait silencieux. Aucun calcul s’ils en avaient formé, aucun projet s’ils en avaient étudié, aucun sentiment s’ils en avaient éprouvé, n’existaient plus ; rien d’autre que la grande aventure millénaire qui les avait jetés aux bras l’un de l’autre. Ils y voulaient voir l’aveugle dessein des créations futures. Elle les roulait dans son propre destin comme un torrent. A cette heure les circonstances et les créatures humaines s’évanouissaient ; il n’y avait que leur passion. Les lois universelles ne reprendraient leur valeur que plus tard, quand le torrent assagi serait devenu fleuve. Alors seulement pourraient intervenir les souvenirs et les rencontres. Mais en ce moment !…
Un matin, Bernard que le désir du voyage sollicitait, dit à Angèle :
— Si nous partions ?
— Pourquoi ? répondit-elle. Il me semble que je demeurerais toujours ici. Je suis trop heureuse. Pourquoi ne pas laisser couler les jours dans la béatitude ? Regarde donc plutôt le matin qui se lève sur la ville. Quel beau pays !