Il la portait comme une enfant. Il la berçait en baisant ses cheveux. Il lui disait mille choses folles qu’elle écoutait, les yeux un peu dilatés, les narines palpitantes. Il croyait qu’elle achevait à présent sa conquête, mais il était depuis longtemps asservi. Il avait cessé de rire ; il la pressa si fort contre son cœur, qu’elle répondit par un gémissement. Mais comme il s’inquiétait déjà, elle se haussa jusqu’à ses lèvres.

Des jeunes gens arrivaient au détour du chemin. Mais ce baiser était si recueilli, si passionné, qu’ils passèrent sans sourire et ne se retournèrent point.


Les deux amants ne comptaient pas les jours. Qu’avaient-ils à désirer ? Leur démon familier de l’exaltation frémissait d’aise. Il vivait dans son paradis. Ils avaient découvert une vieille maison qu’un sorcier famélique leur avait louée avec sa servante, chargée d’heureux présages. Tout le jour ils vagabondaient. Le soir, dans la vaste cheminée paysanne, Bernard allumait des flambées dansantes de sarments. La lueur crépitante illuminait leurs baisers. Ah ! le prodige qu’ils vivaient !

Or, un jour qu’ils revenaient d’une longue promenade dans les combes, Angèle se plaignit soudain de vertiges. Il la fit asseoir sur une roche lisse et à genoux auprès d’elle soutenait son buste, pris d’une inquiétude folle, tandis qu’elle laissait aller sa tête sur son épaule. Il lui demanda : « Qu’as-tu ? où te sens-tu mal ? » Elle avait fermé les yeux ; le visage était livide ; il se rappela certaines pâleurs, des marbrures fugitives qu’il avait déjà remarquées la veille et l’avant-veille et il eut peur, se demandant quelle maladie elle couvait. Au bout d’un moment cependant Angèle rouvrit les yeux : « Cela m’a passé », dit-elle, voulant sourire. Elle s’appuya sur lui et ils regagnèrent le village. Comme ils y pénétraient, de nouveau elle parut défaillir ; mais elle se remit tout de suite.

— Veux-tu que nous nous reposions encore ? demanda Bernard.

— Non, je sens que je pourrai aller jusqu’à la maison. Il le faut d’ailleurs. Allons vite. J’ai hâte de me coucher.

Ses dents claquaient. Il la prit dans ses bras, elle se laissa porter poussant de temps à autre un faible gémissement. Le souci le rongeait. Il la voyait malade, couchée pour une quinzaine de jours, peut-être plus, peut-être pis. Comme ils arrivaient au milieu du village, il remarqua pour la première fois, de loin, des panonceaux sur une porte ; machinalement il lut un nom à demi effacé par le temps : Boynet, notaire. Et aussitôt il imagina Angèle alitée, la veuve et lui à son chevet ; il respira plus fort, feignit l’essoufflement et, paraissant s’aviser du banc de pierre accoté à la maison du notaire au moment même où il arrivait à son niveau, il y porta Angèle et l’y assit. Et là, de nouveau, il lui suffit de regarder le beau visage meurtri pour oublier tout ce qui n’était pas elle et même l’endroit où ils se trouvaient.

Il restait auprès d’elle, ne sachant que faire, tout affolé (pour la première fois lui semblait-il) et persécuté tout à coup par la terrible peur de voir expirer sous ses yeux l’être pour qui, en cette minute, il eût donné sa vie. Mais on avait entendu, dans la maison, le bruit de leurs voix, une figure curieuse parut derrière un rideau soulevé, la fenêtre s’ouvrit.

— Péchère, qu’elle a l’air malade votre dame, monsieur, dit une voix. Il faut la rentrer ici, et vite ! Attendez que le prévienne Madame et je viens vous aider.