L’instant d’après, aidé par la servante, Bernard avait installé la jeune femme sur un fauteuil, auprès du feu, dans une grande cuisine reluisante de cuivres. La maîtresse de maison accourue avait tout de suite tiré un trousseau de clefs et se mettait en quête d’un cordial et d’herbes aromatiques.
— Allez donc chercher le docteur Porge, Maria », dit-elle, tout en fouillant ses placards. Bernard les bras ballants, avec cet air particulièrement stupide qu’ont les hommes dans les événements domestiques où ils se sentent impuissants, répétait :
— Mais que peut-elle avoir, que peut-elle avoir ?
— Eh ! Monsieur, fit son hôtesse, elle a dû prendre un grand froid, j’en ai peur.
Angèle relevait de l’oreiller sa tête décolorée ; elle dit à voix basse, horriblement gênée :
— J’ai mal au cœur, Bernard.
La vieille dame avait l’ouïe fine, elle s’écria :
— Et moi qui n’avais pas compris ! » et elle se mit à rire d’un bon rire qui révélait une âme fraîche, une conscience paisible, un caractère sans méchanceté et qui rassura Bernard sans qu’il sût encore pourquoi.
— Quels enfants ! reprit Madame Boynet. Vous ne vous doutez donc pas que cette petite jeune femme est enceinte ?
Angèle, le sang vermeil revenu d’un flot à ses joues, regarda craintivement Bernard. Lui, demeurait stupide. Elle le prit par le cou, lui dit à l’oreille : « Un enfant, mon amour, je vais avoir un enfant de toi ! quel bonheur ! » Puis elle retomba en faiblesse ; mais tandis que la veuve s’empressait, Bernard entendait battre ses tempes ; un orgueil violent l’exaltait et un sentiment attendri, attentif, penché sur l’éclosion de quelque chose de neuf ; confusément il sentait qu’il avait, dans toute sa rudesse, une oasis fraîche et que sa paternité serait le bonheur et le tourment, la grande affaire de son existence. Angèle se tordait à présent de souffrance, se plaignait de crampes ; une reconnaissance et une tendresse infinies le penchèrent sur sa nuque qu’il effleura d’un baiser à peine perceptible ; mais elle l’avait senti et le remercia d’un pauvre sourire. Madame Boynet s’inquiétait maintenant : « Il y a tout de même un mauvais coup de froid là dedans. Il faut coucher cette petite. » Et d’autorité, elle l’emmena, la dévêtit, l’allongea parmi deux draps brodés et parfumés, après avoir passé lentement entre eux la bassine de cuivre pleine de braises de bois. Le médecin arrivait. Il confirma les appréhensions de l’hôtesse :