— Alors, naturellement, j’ai écrit à Blinkine en lui racontant l’histoire ; il m’a répondu disant qu’il mettait son comptable à la porte, que tout cela s’était passé à son insu, des bêtises, quoi ! Je ne lui ai jamais plus envoyé de pouvoir. Je ne sais pas comment il s’est arrangé depuis.

— Et vous avez bien fait, dit Bernard, c’est du sale monde.

Puis il changea de sujet de conversation.

Il voulut attendre que la veuve lui reparlât de la question ; mais elle n’y fit plus la moindre allusion ; et lui-même s’en tut par prudence. Par contre, elle se montrait avec eux de plus en plus affectueuse et témoignait à Angèle cette amitié qu’on ne montre qu’à ses obligés ; c’est la plus sûre, qui flatte notre orgueil. Au bout de quelques jours la jeune femme pouvait reprendre ses promenades mais il ne fallut pas songer à revenir à l’ancien logis. Madame Boynet gémissait sur la solitude qui allait être la sienne. Les deux jeunes gens avaient repris le lit commun, mais leurs amours étaient déchirées par l’idée de la séparation prochaine ; nuits de larmes et de tendresse, d’alternatives désespérées. Que leur réservait l’avenir ? — Pour le moment, dit Bernard, il n’y a rien à faire. Revois ton mari, mais garde-toi mienne ; cela te sera facile, tu es enceinte, il ne pourra en ressentir que de l’orgueil. Après son départ (qui ne tardera pas, je te l’assure) tu reviendras à Paris et dans quelque temps tu lui écriras pour le mettre en face du fait accompli. Après quoi vous divorcerez et tu seras ma femme.

Mais tous deux pensaient que la vie n’est pas si simple ; ils se rendaient compte à présent que l’irréparable était accompli ; ce qu’ils avaient d’abord appelé l’amour n’était rien ; à présent seulement ils le connaissaient l’amour, ils la sentaient cette terrible nécessité, cette irréfrénable fringale qui rend deux êtres indispensables l’un à l’autre au moral et au physique ; leurs chairs avaient besoin l’une de l’autre ; ils étaient l’un à l’autre leur vie, leur complément ; et, c’était bien sûr, l’un sans l’autre, ils ne vivraient plus.

Le dix-sept janvier au matin, Bernard reçut un télégramme qu’il n’eut pas besoin d’ouvrir pour en connaître le contenu tant il en redoutait l’arrivée depuis quelques jours ; il le tendit à Angèle pour qu’elle le décachetât et il sut, en regardant ses yeux chavirés soudain dans les larmes, qu’il ne se trompait pas ; ils annoncèrent à Madame Boynet la maladie grave d’un de leurs proches, et firent en hâte leur bagage. Ce fut comme ils partaient que la veuve rappela Bernard, après les adieux et déjà dans la rue. Il comprit qu’un restant de méfiance avait veillé en elle jusqu’à cette heure et qu’il avait fallu son silence jusqu’à cette minute pour le tuer. Il se promit d’être prudent. D’ailleurs il avait déjà ruminé une combinaison nouvelle.

— Je pense tout à coup, lui dit Madame Boynet, à ce que vous m’avez dit pour l’affaire Bordes. Je vous donnerai bien mon pouvoir pour les assemblées générales ; vous n’aurez qu’à me prévenir.

— Eh ! dit Bernard en souriant, que voulez-vous que j’en fasse ?

— Mais j’ai cent-soixante-dix actions, vous savez, répondit-elle assez interloquée.

— Peste ! vous êtes plus riche que moi ! mais votre pouvoir ne me servirait de rien.