— Pourtant, reprit la veuve, vous aviez déclaré regretter de ne pas disposer d’une influence dans la Société.

— Oh ! j’ai dit cela dans un moment d’humeur. Je me rends bien compte que ce n’est pas moi qui pourrai jamais empêcher notre malheureuse affaire de courir à sa perte avec le misérable juif qui la conduit. Rien à faire, chère madame, qu’à pleurer notre argent.

— Mais c’est terrible ce que vous dites là ! vous savez qu’en dehors de cela, moi je n’ai qu’un petit viager.

— Et moi je n’ai rien du tout !

— Oui, mais vous allez trouver une situation qui vous fera vivre et bien vivre.

— Sans doute… ou du moins, je l’espère…

— Écoutez, monsieur Rabevel, écrivez-moi de temps en temps, et prévenez-moi de ce qui se passera. Dites-moi ce que vous ferez si ça tourne mal et ce qu’il faudra que je fasse, voulez-vous ?

— Cela, avec plaisir.

Ils renouvelèrent leurs adieux. Le soir, les jeunes gens arrivaient à Bordeaux et, après une nuit d’amertume et de délice, ils se quittèrent.

Ils se retrouvèrent quelques heures plus tard au bureau de la Compagnie, sous les apparences du hasard. Angèle était au bras de son mari qui venait de débarquer et se montra joyeux d’apprendre que Bernard participerait désormais à la direction de sa société. Mais lui, dévoré de jalousie et de colère, put à peine articuler quelques paroles. Dès ce moment il se connut, sut comment sa maîtresse le possédait, par l’amour, par le doute, par l’habitude, comment il allait l’appeler et la détester, être ravagé de désir, de défiance et presque de haine. Ainsi s’exprimaient dans l’amour même ses terribles démons de la domination et du contrôle. Il se plaignit d’être indisposé, donna ses instructions et prit ses dispositions pour que François fût obligé de se rembarquer dans le plus bref délai possible. Il s’en retourna à Paris par le premier train.