Il rentra chez son oncle. Quelques lettres et des rapports de Mr. Georges l’y attendaient. Tout allait normalement. Cependant, Mr. Georges demandait des instructions sur un point particulier : le 4 Janvier, il avait reçu la visite de MM. Blinkine et Mulot, arrivés le matin même de Paris et accompagnés de Maître Fougnasse, qui lui avaient ordonné de leur montrer ses livres ; il s’y était refusé. Ces messieurs étaient partis en proférant des menaces. Depuis, il avait appris qu’ils parcouraient la région et entretenaient des pourparlers mystérieux avec les divers propriétaires des terrains asphaltiers. Il se renseignait et tâcherait de savoir de quoi il retournait exactement. Mais que devait-il faire à l’avenir vis-à-vis de ces visiteurs s’ils revenaient ?
Bernard lui répondit brièvement en le félicitant et lui confirmant qu’il ne dépendait que de lui seul. Aussitôt déterminé, il se mit en quête d’un grand appartement. Une agence lui fournit dans un bel hôtel du quartier de l’Europe, rue de Lisbonne, tout un étage où il installa avec une hâte fiévreuse des bureaux vastes et confortablement aménagés, ainsi qu’une garçonnière. En huit jours tout fut prêt, le personnel au complet, caissier, comptable, scribes et jusqu’à un valet de chambre qu’il nomma Florent. Mais quand il s’agit de se mettre au travail il n’en eut plus le courage ; l’image d’Angèle dans les bras de François le poursuivait. Il se rongeait de rage et d’une douleur calcinante. Il ne pouvait échapper à son amour.
— Qu’est-ce que je deviens donc ! qu’est-ce que je deviens donc ! se disait-il.
Il alla voir Abraham et lui raconta toute son aventure. L’accueil qui fut fait à ses confidences l’impressionna. Abraham ne lui cacha pas sa réprobation.
— Oui, disait-il, toi qui avais le bonheur de vivre dans une religion qui te donnait la sécurité, voilà ce que tu deviens ! tu rejettes toute contrainte. Les affaires et l’amour ! tu ne t’inquiètes pas d’autre chose. Et moi qui ai fait le tour de la science, je vois maintenant qu’il n’y a rien de précieux que la droiture et la foi, comme l’entendent vos catholiques.
— Ça y est, se dit Bernard, je savais bien qu’il y avait du Pascal dans ce garçon.
Il regarda autour de lui. Il n’y avait point trace de femmes.
— Bon, pensa-t-il, nouvelle toquade. Cela durera six mois. A moins qu’il n’aie vraiment trouvé sa voie. Après tout, c’est peut-être un Spinoza.
Ils se quittèrent assez peu satisfaits l’un de l’autre. Bernard alla dîner chez Noë, mais rien ne le pouvait plus distraire. Il ne vivait plus. Les images liées de François et d’Angèle le torturaient et le faisaient passer par tous les tourments de la colère et du chagrin.
A quelques jours de là, le cinq Février exactement, il était demeuré chez lui, toute la journée à cuver son exaltation. Cette vision d’Angèle aux bras de François, qui pourrissait sa vie, lui était plus que jamais présente. Encore las, l’âme pleine de dégoût et de rancœur, dans une disposition d’esprit effroyablement favorable aux pires décisions, il ressassait, pour la millième fois, les griefs qu’il croyait avoir contre sa maîtresse, quand le valet de chambre entra et lui remit la carte de la jeune femme. Il la retourna un instant, et comme hébété, dans sa main. Il lui fallut se ressaisir pour prendre conscience de lui-même. Il lui semblait que son attention dispersée n’était plus qu’une ondulation dont le mouvement plongeait au fond de sa mémoire et rapportait aux sommets de sa vie psychique les épreuves d’un beau destin. Consciente ou sournoise, acceptée ou tolérée, implorée quelquefois, il n’oubliait point que l’image chérie avait toujours fini par s’imposer. Elle lui interdisait tout travail. Elle empoisonnait d’un souffle parfumé les adhésions de son être aux travaux qui sollicitaient son activité. Elle gonflait de colère les élans de sa sensibilité. La sérénité, qui est un des biens suprêmes, lui avait, par la faute de cette femme, pour toujours échappé. Il sentit une fureur monter brusquement en lui : pourquoi venait-elle le braver chez lui ? Quels sentiments l’animaient ? D’un doigt tremblant il roula sa carte avec fébrilité. Était-il donc un être souffrant et diminué qui consentît, par faiblesse, à se donner en spectacle ? Sur un fauteuil, dans l’antichambre, elle devait attendre, curieuse de le voir… Il dit au valet : « Je vous rappellerai ; faites patienter. »