— Mais alors, dit-il, ça ne va pas du tout : la Jamais Contente ne peut rester inactive du 26 Décembre au 15 Janvier ! il faut trouver autre chose. Faites-moi voir vos graphiques.
— Comment ? demanda Garial.
— Ah ! bon ; vous ne savez pas ce que c’est. Donnez-moi l’état de votre flotte ; au port, disponible, en mer etc… avec les caractéristiques de tous vos sabots ; l’état des services de transports normaux ; l’état des services variables ; les tonnages de marchandises en attente de chargement, de départ ou de déchargement, et leurs destinations ; l’état des équipages… Tout y est ?… Ça va : voyons maintenant comment établir le plus commodément nos graphiques. Tenez : nous pourrions faire un tableau à double entrée qui comporterait d’une part une, deux, … huit colonnes verticales, d’autre part…
Il était lancé, heureux, en pleine fièvre d’organisation. Tous les employés l’entouraient, suivaient avec admiration le travail de sa pensée. Quand il eut fini :
— Voilà, il ne reste plus qu’à mettre tout cela au net et naturellement à le tenir à jour. D’ores et déjà, vous voyez d’un seul coup d’œil tous les trous de la situation : Vous n’avez pas de fret du tout pour ce bateau qui est signalé de Cherbourg sur lest au départ d’Amsterdam ; cherchez-en, trouvez-en à n’importe quel prix : que font vos représentants ? Voilà un bateau, Le Tourny, qui venant de Riga à Bordeaux, doit entrer en cale sèche à Anvers par suite d’avaries : cale sèche cela veut dire long séjour, il faut le désarmer, inutile de payer un équipage ; à côté de cela, je vois le Bel-Ami qui va de Glasgow à la Haye avec du charbon ; qu’il embarque la cargaison du Tourny à Anvers…
Il continua ainsi près d’une heure, clair, précis, autoritaire. Garial notait ses ordres. Quand il eut fini :
— Fichtre ! midi un quart ! je m’en vais… Ah ! dites-moi, Mr. Garial, je quitte Bordeaux pour quelques jours, je vais aller me reposer dans la région ; je vous donnerai mon adresse par télégramme et, le cas échéant, à chacun de mes changements de résidence ; toutes les nouvelles que vous pourriez avoir de la Scintillante doivent m’être télégraphiées aussitôt.
— Celles-là seulement ? demanda Garial.
— Oui, ce sont les seules qui m’intéressent », répondit Bernard. Puis, voyant un peu de déception apparaître sur le visage du Directeur : « Tiens, tiens, se dit-il, celui-là aurait aimé se sentir conduit, soutenu ; ça manque d’hommes là-dedans. » Il parut réfléchir et se raviser : « Ma foi, fit-il, je voulais me reposer tout à fait ; mais puisque la situation est délicate et que vous ne me paraissez guère secondé, envoyez-moi donc un rapport journalier, succinct et clair et soumettez-moi vos embarras ; je vous donnerai mes directives, assez brièvement, bien entendu, mais d’une façon suffisante pour vous conduire et vous couvrir… Oui, je trouverai quelques heures pour cela ; vous aurez une lettre tous les deux ou trois jours ; et un télégramme pour les cas urgents. »
Il quitta Garial ; il était tout guilleret : « Il y aurait peut-être à faire dans cette boutique, pensait-il ; le tout est de connaître exactement leur situation et les conventions qui existent entre Bordes et nos excellents amis Blinkine, Mulot et Cie. » Il fut sur le point de rebrousser chemin ; puis il se rappela qu’il était tard et qu’il ne trouverait plus personne au bureau : « J’y reviendrai tout à l’heure », décida-t-il et il rentra à l’hôtel. Le vestibule était vide. « Tiens, Angèle n’est pas descendue » ; il dit au concierge : « Voulez-vous prévenir Madame Régis que je suis arrivé et que je l’attends au salon ? » — « Oui, Monsieur, j’envoie le gamin tout de suite. »