Bernard entra aussitôt au salon tandis que le concierge appelait le chasseur. Il feuilleta distraitement les illustrés ; de beaux vocables retentissaient à ses oreilles : La Scintillante, la Jamais Contente, le Tourny, le Bel-Ami… Les rêves de son enfance prenaient figure ; en quittant le bureau sur le quai, il avait enregistré sur sa rétine les belles images de vaisseaux balancés ; posséder une flotte qui promènerait sur toutes les mers du globe le pavillon de Rabevel ! ça ce serait beau. Il commençait à avoir confiance en lui-même ; il sentait bien que s’il voulait il y arriverait un jour ou l’autre ; alors, quelle grandeur ! Quelle magnificence : être le maître de ces navires ; il te les ferait produire, lui, allez ! on verrait ça ; et il faudrait que ça marche à la baguette tous ces zigotos, ces capitaines… François comme les autres. François !

Et justement il lui sembla que ce nom était répété distinctement derrière lui. Il se retourna, un peu altéré. Sur la porte, Angèle se tenait, pâle, comme défaillante. Elle répéta d’un air égaré : François ! Puis, comme les yeux désillés : c’est toi, Bernard ? où est François ?… « Elle est folle ! » se dit Rabevel avec inquiétude. Il ajouta à voix haute : « Mais qu’as-tu donc ? François ?… Il est à deux mille kilomètres d’ici en plein océan. » Elle eut la force de refermer la porte et de venir tomber dans ses bras en sanglotant de bonheur. « Ah ! oui, elle m’aime », pensa Bernard ; et il sentit à ce moment dans sa plénitude une impression de puissance, d’orgueil et de sécurité. En mots entrecoupés, Angèle lui expliquait : « C’est le chasseur… cet imbécile… il m’a dit : Monsieur Régis est arrivé… il vous attend au salon… quelle émotion inutile… » — « Pas inutile, dit Bernard, elle me prouve que tu m’aimes et m’attache davantage à toi. » — « Ah ! fit-elle d’une voix inconsciemment pathétique, te faut-il donc encore des preuves de mon amour ? »

Ils passèrent à table ; il voulut une petite fête, commanda des mets exquis et, sur la nappe, fit porter des fleurs, si rares en cette saison ; il la contraignit à boire du champagne qu’elle adorait mais dont elle se défiait ; et elle fut vite étourdie. Alors seulement il lui parla de François et vit qu’elle n’y pensait déjà plus. Il lui expliqua qu’il y avait eu une confusion au sémaphore et que son mari ne rentrerait pas avant le 15 Janvier. Elle l’écoutait vaguement, sans pensées bien précises, un peu ennuyée de cette évocation, heureuse auprès de lui. Mais quand il ajouta : « Et nous deux, qu’allons-nous faire ? » elle sursauta ; elle n’y songeait plus : c’était si simple de vivre ainsi, toute la vie, tous deux. Bernard l’observait de son œil aigu : tout en ce visage continuait de l’attirer : pas une beauté de ces traits, pas un défaut qui ne lui plût ; il eût voulu la boire, la sentir fondre dans sa bouche comme un fruit. Et l’émoi même de la jeune femme à cette minute le ravissait ; il le laissa se prolonger pour son plaisir ; elle avait les sourcils légèrement relevés dans une expression de désarroi et d’inquiétude encore mal définis, elle le regarda profondément, mit, avec un peu de timidité sa main sur la main du jeune homme ; il savoura quelques secondes et par avance l’impression qu’il allait ressentir et qu’il prévoyait, l’impression divine de puissance, d’autorité, l’encens délicieux de la gratitude, et il lui dit enfin : « Nous ? c’est bien simple, nous avons un train à 5 h. 10, nous serons pour dîner à Montauban où nous coucherons ; et demain nous partirons pour le Quercy… Cela te va-t-il ? »

— « Ah ! mon amour ! » dit-elle radieuse.

— Eh bien ! va te reposer et te préparer. Il est deux heures. Je retourne chez Bordes et, à quatre heures et demie, je t’attendrai devant l’hôtel avec une voiture. C’est entendu.

Ils étaient seuls dans la salle à manger. Elle lui sauta au cou. — « C’est entendu », répéta-t-elle, et elle se sauva, légère dans l’escalier.

Quand il arriva au bureau de Garial il le trouva en conversation avec un jeune homme font élégant qui pouvait avoir vingt-six ans environ et qui se présenta lui-même.

— Louis Mazelier, secrétaire général de la maison Bordes.

— … et neveu de Mr. Bordes, ajouta Garial, avec un sourire complice.

Bernard s’excusa : il revenait parce qu’il avait oublié de noter certains chiffres qui lui avaient paru intéressants. Mais Mazelier lui dit qu’il bénissait ce contretemps ; Mr. Garial était justement en train de lui expliquer tout leur travail du matin et il trouvait cela tout bonnement merveilleux.