Il eût voulu que cette vie végétative durât des années tant il lui semblait bon d’exister et de ne plus calculer. A peine s’il observait l’attitude bizarre d’Abraham, qui, au chevet d’Angèle, se faisait avidement instruire de la religion catholique. Il le vit un jour porteur d’un catéchisme tout neuf et comme il l’interrogeait en riant : « Je prépare, lui répondit-il, un travail sur la psychologie des religions comparées. » — « Eh bien ! répondit Bernard, va donc trouver le Père Régard de ma part, il te renseignera. » Toutefois, il remarquait une certaine gêne à peine sensible mais déjà bien réelle dans l’attitude d’Angèle. Ces conversations sur la religion ne valaient rien à leur amour. L’angoisse morale, l’obsession du péché, les fantômes théologiques qui rôdent autour de la faute et en tirent vengeance faisaient leur œuvre dans l’âme de la jeune femme. « Rien n’est plus contagieux que ça, se disait Bernard ; ça va me reprendre aussi. Alors, adieu le bonheur, l’amour et la tranquillité. » Il déclara très sérieusement à Abraham qu’il lui interdisait formellement d’aborder de nouveau de tels sujets et le jeune juif se le tint pour dit.

Or, à quelques jours de là (on était alors à la fin du mois de Février de cette année 1887) le comptable qui tous les jours portait du bureau le courrier de Bernard et prenait ses ordres, lui apprit que Mr. Georges venait d’arriver le matin même et désirait s’entretenir avec lui d’urgence. Il était dans la rue et n’attendait qu’un signe pour monter.

— Qu’il monte donc, fit Bernard.

Monsieur Georges introduit s’expliqua aussitôt à voix basse avec un grand air de mystère. Blinkine et Mulot avaient obtenu la réunion d’une session extraordinaire du Conseil Général. Au cours de cette session comment avaient-ils opéré ? On n’en savait rien. Toujours est-il qu’ils avaient enlevé de l’Assemblée l’option ferme d’achat sur tous les terrains départementaux et communaux contenant de l’asphalte, contre versement d’un acompte de 300.000 francs désormais acquis. Le prix des terrains était d’un million et demi. Les trois cent mille francs devaient être versés avant la session normale d’avril. L’option était valable trois mois et prolongeable d’autant. Mr. Georges finissait son récit en s’écriant sur un ton désespéré : « Ils nous tiennent bien ! Toutes nos concessions sont cernées par ces terrains. Nous sommes fichus ! »

La figure de Bernard était devenue de la couleur des cendres. Il ne dit pas un mot, sauta du lit, et bien que la faiblesse et la réaction brutale, après ces quelques jours de station allongée, le fissent tituber, il repoussa du geste M. Georges qui voulait l’aider, se vêtit rapidement, baisa le front d’Angèle sans desserrer les dents et sortit. Dehors, il dit enfin à son employé :

— Et cette vieille crapule de Soudouli n’est donc pas intervenue ?

— Il était malade, on ne l’a pas vu à la séance.

— Bien. Il est trop malin pour moi celui-là. Je vais lui régler son portefeuille. Retournez tout de suite à Clermont et renvoyez-moi Bartuel et Fougnasse. Je ne sais pas encore ce que je ferai de ces deux drilles, mais j’en aurai sûrement besoin. Et vous, ne vous faites pas de mauvais sang, ne vous affolez pas. Vous me faites marcher tout ça très bien là-bas ; le travail va, les rentrées s’effectuent bien ; la situation de caisse est excellente. Continuez à m’envoyer des rapports semblables à ceux que vous m’avez faits et je me charge du reste. Ni Mulot ni Blinkine ne nous mangeront, vous pouvez être tranquille.

Mr. Georges s’en fut rasséréné.

— « Il est plus content que moi, se disait Bernard, c’est beau la confiance. Qu’est-ce que je vais pouvoir faire pour me débarrasser de ces deux oiseaux ? » : c’était à Blinkine et à Mulot qu’il pensait avec colère. Pas une minute l’idée ne lui vint de s’accorder ou de transiger avec eux. Ils l’avaient roulé comme il les avait roulés lui-même. « Oui, ils m’ont envoyé à Bordeaux pour m’endormir et se débarrasser de moi. Les circonstances les ont servis. Voilà près de trois mois que j’ai perdus. » Perdus ? Il songea à Angèle… Il reprit en serrant les dents : « Oui, perdus à des sottises qu’il va falloir réparer maintenant. Ces gens-là ont une option qu’ils lèveront ; ils vont m’empêcher de passer sur ces terrains désormais à eux et qui cernent les miens ; ils vont me mettre dans l’impossibilité d’exploiter si je ne les empêche d’abord de lever l’option, c’est-à-dire de payer les trois cent mille francs. Que faire, Bon Dieu, que faire ?… » Il réfléchissait en se rendant à son bureau, il ne sentait pas la fatigue. Il s’enferma, se plongea dans un fauteuil de cuir profond, la main sur les yeux ; à plusieurs reprises il vint à sa table, calcula, crayonna ; enfin, il soupira : « Rien à faire. Et j’ai la tête lourde comme un melon. » Il sortit pour prendre l’air. « Évidemment, se disait-il, ces deux saligauds veulent ma peau et ils y mettent le prix ; il faut reconnaître qu’ils ont bien joué. Comment les empêcher ?… » Il avait gagné les quais, suivait la berge de la Seine, laissant son regard errer distraitement sur les eaux. La sirène d’un remorqueur le fit soudain tressaillir. Son visage s’illumina et il s’arrêta sur le coup. « Un seul moyen. Un seul. Leur créer dans leurs affaires de bateaux un empoisonnement qui puisse les détourner des asphaltières. » Il se rembrunit : « pas facile… pas facile… » Il se remémora la répartition des actions de la société Bordes. Oui, il pourrait à la rigueur disposer des voix de la veuve Boynet. Mais, pour bien faire, il faudrait que Bordes et Mazelier acceptassent de marcher avec lui. Mais ceux-là étaient trop malins, ayant à jouer leur rôle d’arbitre, pour ne pas se faire payer cher leurs services et les vendre au plus offrant. Rien à faire de ce côté. A moins de démunir Blinkine et Mulot de leurs titres. Il se mit à rire. Comme si on pouvait songer à cette folie sans rire ! Mais son rire se figea : Abraham possédait une partie de ces titres. Ne les lui céderait-il pas s’il lui proposait une monnaie d’échange avant qu’il fût averti du péril que courrait son père par cet échange ? Oui, mais quelle monnaie d’échange ? Rien qui l’intéressât, ce Pascal juif, ma parole, qui devenait de plus en plus mystique. A moins que… Il rougit, pâlit, fit un geste comme avec effort, regarda autour de lui…