« De toute manière, puisque je ne trouve rien, il faudrait commencer par quelque chose qui me paraît important, sinon nécessaire, me procurer de l’argent. » Cela, il connaissait bien le moyen : se faire ouvrir un crédit de banque sur son actif des asphaltières. Mais quelle banque ? Il était un inconnu partout. Son affaire était ignorée. Une banque l’éconduirait ; si elle ne l’éconduisait pas, elle ferait examiner l’affaire, voudrait tout connaître, se trouverait fatalement en contact avec Blinkine et Mulot, refuserait ; si elle ne refusait pas, elle procéderait à un nouvel examen, technique cette fois : il y aurait des envois d’ingénieurs, tracas, soucis, pots-de-vin, temps perdu, peut-être une nouvelle concurrence à craindre ; si enfin elle marchait, ce serait au compte-gouttes, par une ouverture de crédit dérisoire. A ce moment il pensa à Orsat. Oui, c’était là la solution. Plus il y songeait, plus il en était persuadé. Orsat pouvait lui faire donner, par sa caution personnelle auprès de sa banque, un crédit qu’il n’obtiendrait pas autrement. Et Orsat ainsi engagé serait lié par son propre bienfait, attaché à la fortune de Bernard. Blinkine ne pourrait le conquérir. De plus Orsat avait de l’argent à lui, pourrait l’aider peut-être dans l’affaire Bordes. Seulement quel intérêt Orsat avait-il à faire tout cela ? — « Il ne le fera pas évidemment pour mes beaux yeux », ricana Bernard. Mais pour ceux de sa fille ? Peut-être. Sans doute. Déjà le jeune homme s’en sentait sûr. Seulement il aimait Angèle… Triste débat… Il se dirigea vers la demeure des Orsat.
On l’introduisit dans un petit salon orné de peintures impressionnistes qui lui firent horreur. Drôle de goût, tout de même. Sur une petite table des revues inconnues de lui, la Conque, le Centaure… Il ouvrit l’une au hasard, lut un poème qui le laissa perplexe. On entendait à côté courir sur un piano une pluie légère de notes musicales, une mélodie ravissante et toute défaite qui s’arrêta tout à coup. La voix de Reine à peine assourdie par la cloison répondait au valet de chambre : « Vous savez bien que Monsieur est sorti avec Madame. Vous n’avez qu’à poser la carte de ce visiteur sur le plateau du vestibule. » Et la mélodie reprit.
Le domestique revint. « Voulez-vous demander, dit Bernard, à quelle heure Monsieur sera de retour. Vous direz que c’est son ami, Monsieur Rabevel, qui voudrait le voir aujourd’hui… » Un instant après, la jeune fille le rejoignait toute rougissante.
— Que je m’excuse, s’écria-t-il, de n’être pas venu vous rendre visite encore ! mais ce n’est guère de ma faute. J’ai dû passer près d’un mois dans le Sud-Ouest pour mes affaires et j’en suis rentré avec une terrible grippe qui m’a anéanti.
— Comme vous êtes pâle, en effet, répondit la jeune fille.
Elle le regardait adossé à son fauteuil. Les cheveux rebelles encadraient le front très beau. La pâleur du visage, la pâleur de la main l’impressionnaient, la ravissaient. Elle les trouvait nobles, peu communs. Elle sentait bien que ce n’était point la figure de l’anémie mais l’écran d’un feu dévorateur.
Ils devisèrent un moment, puis Bernard fit mine de se lever. Elle le retint. Son père allait rentrer et serait si content de le voir.
— Si content ? demanda-t-il.
— Oh ! oui, fit-elle avec chaleur.
Il sourit à peine et elle s’émut de s’être trahie. Insensiblement il l’inclinait aux confidences. Elle avoua qu’elle s’ennuyait un peu bien qu’elle suivît assidûment des cours, des conférences et des manifestations artistiques de toutes sortes. Il lui raconta sa vie telle qu’il imaginait qu’elle pût le mieux la toucher ; il lui dit qu’il vivait loin de sa mère remariée, qu’il avait toujours été seul comme un orphelin, qu’elle ne pouvait savoir ce qu’était une solitude pour un cœur comme le sien. Il avait une voix belle et touchante, d’un timbre rare qu’on n’oubliait pas. Ils furent interrompus par le domestique qui annonçait un Monsieur Goutil.