— Oh ! dit-elle, je l’avais tout à fait oublié. C’est un jeune poète fort riche, très timide, plein de talent et bien gentil, vous savez. Il vient nous voir tous les jeudis à cinq heures. Mes parents devraient être rentrés.
— Il n’est que quatre heures et demie.
— C’est cela, fit-elle en riant, il est toujours en avance. Et, déjà d’un ton complice : « On le fait attendre ? »
— Bah ! qu’il entre !…
Louis Goutil portait sur son petit corps chétif, une tête romantique régulière et charmante, illuminée de beaux yeux rêveurs. Il bégayait un peu et Bernard se rendit tout de suite compte qu’il était amoureux de Reine. Il faisait la cour avec ses yeux, avec l’accent de sa voix, la tournure de ses phrases les plus indifférentes toutes dédiées à l’objet de sa flamme ; il les entretint des dernières créations du symbolisme, du vers libre, de Wagner et de Debussy. Bernard ne l’écoutait guère, il songeait au but de sa visite, il surprit un regard que lui jetait Reine à la dérobée. « Je ne puis plus retourner ici, se dit-il, ou il faudra me déclarer…, se déclarer, épouser Reine… Ou la catastrophe… mais Angèle… » Il se leva. « Écoutez, Mademoiselle, dit-il, d’un ton subitement glacé, vraiment je ne puis plus attendre. » Il la sentit bouleversée. Elle l’accompagna sans mot dire, laissant là son visiteur, jusqu’à la porte d’entrée. Alors elle osa lui demander : « Mais, nous vous reverrons, Monsieur Rabevel ? » — Elle levait vers lui un regard clair et soumis. Cette soumission l’émut, fit dilater son âme impérieuse. Il ne réfléchit pas davantage et il comprit que c’était à cette minute même qu’il prenait la décision capitale de sa vie. Il la contempla avec douceur et répondit : « Je reviendrai demain, pour voir votre père. » Puis il ajouta : « Et surtout pour vous voir, si vous le permettez. » Elle lui fit une moue heureuse. Il dit enfin : « Il me tarde déjà, Mademoiselle Reine. » Elle baissa les yeux. « On m’attend », fit-elle. Elle se détourna ; et il se demandait s’il n’avait pas trop brusqué les choses quand, du seuil du salon, elle revint et sans toutefois arriver jusqu’à lui, lui dit à mi-voix et toute confuse : « Venez de bonne heure comme aujourd’hui ?… »
Il se rendit aussitôt chez Abraham. Angèle reposait : « Tant mieux, se dit-il, il n’y aura pas de crise. » Et s’adressant à son ami : « J’ai réfléchi, il vaut mieux que je me réinstalle chez moi ; ici, je compromettrais Angèle ; les gens sont méchants ; qu’il y ait une histoire quelconque, que la famille ait vent de ce qui s’est passé, tu vois d’ici le scandale. Il faut éviter cela. Quand elle sera guérie, je l’installerai dans un petit appartement, nous commencerons la procédure du divorce et nous ne vivrons ensemble que quand la situation sera bien réglée. En attendant, je viendrai la voir aussi souvent que je pourrai. »
— Je crois, répondit Abraham, qu’il est sage en effet de ne pas rester ici pour le moment. Quant à la suite de tes projets c’est affaire à vous deux, c’est surtout affaire entre toi et ta conscience. Tu as péché contre ton Dieu, contre ton amitié. Tu sèmes la désunion dans un ménage, tu y jettes les germes d’un enfant adultérin, tout ça n’est pas très beau.
— Ah ! je t’en prie, pas de morale. Et puis, je viens de te faire connaître mes intentions. Puisque je compte réparer, tout est pour le mieux.
— Bien entendu. Tu feras le malheur de François et plus tard celui d’Angèle car tu l’abandonneras quelque jour. Tu pèches contre toutes les lois divines et humaines pour satisfaire ton vice et ton caprice et il ne faut rien te dire.
— Tu parles comme un curé. Il me semble pourtant que tu n’as pas détesté les femmes il n’y a pas si longtemps.