Ils causèrent longuement ; elle l’étonnait ; il la taquina sur ses goûts artistiques ; elle, déjà plus assurée, lui répondit et il comprit que ses goûts n’étaient pas l’effet d’un snobisme ; elle s’expliqua, elle lui découvrit des vues toutes nouvelles pour lui et où il pénétra avec une sorte de méfiance ravie. Il devina que la jeune fille était fine, sensible et qu’elle n’avait pas d’autre naïveté que celle de l’innocence ; point romanesque ; seulement raffinée à l’extrême, au point, songea-t-il tout à coup, de l’aimer lui pour ce qu’il avait de force, de malice, de simplicité aussi, de différent enfin de tous ces artistes qu’elle connaissait jusque dans le secret de leur cœur et dont elle devait être excédée.
Le temps passa très vite et il ne put se retenir de dire : « Déjà ! » quand Orsat arriva. Il n’aborda pas le sujet qui lui tenait au cœur et se borna à un entretien tout amical. Il demanda la permission de revenir le lendemain pour parler affaires ; mais le lendemain, entraîné par la conversation avec Reine, il s’aperçut vers les six heures qu’il n’avait pas entrepris son sujet. Il s’en excusa :
— Ce n’est pas que j’aie des choses bien importantes à vous dire et peut-être les savez-vous. Il s’agit du couple Blinkine-Mulot ?
Mr. Orsat fit signe qu’il était au courant.
— Naturellement, il n’y a pas à s’affoler de tout cela, je les ai dans ma main…
— Eh bien ! dit Mr. Orsat, je serais bien curieux de voir comment vous vous tirerez de là.
— Vous le verrez, vous le verrez. Mais j’aurais voulu causer avec vous de la situation en général. Tout cela n’est pas pressé. Au contraire.
— Au contraire ?
— Oui, je veux dire (et Bernard se sentit tout de même embarrassé) que, plus souvent vous m’autoriserez à venir ici, plus j’en serai heureux…
— Ah ! par exemple, ah ! par exemple, fit le père qui comprit tout à coup. Mais, écoutez, vous me prenez au dépourvu. Madame Orsat n’est pas là. Et toi, qu’est-ce que tu dis, Reine ?