— Alors mets-toi au travail tout de suite et porte-moi ton projet dès demain.

— Disons après-demain.

— Après-demain si tu veux, bien que tout cela soit pressé ; au revoir.

Bernard rentra à son bureau. Il passa la matinée avec son comptable et établit sa position. Elle était belle. On pouvait compter un bénéfice moyen apparent de 20.000 francs par mois pour les asphaltières en raison des grosses commandes nouvelles prises par Mr. Georges ; évidemment il faudrait prévoir là-dessus un déchet car dès que les adversaires démasquant leur jeu, attaqueraient, iraient devant les tribunaux, ils obtiendraient certainement quelque chose sur les bénéfices, mais non pas la moitié que leur avait dès le début proposé Bernard. Ce qu’il pouvait craindre était une opposition faite sur les paiements de ses clients ; mais sur quoi ses ennemis fonderaient-ils leur opposition ? Sur l’emploi du matériel leur appartenant ? Il déclarerait qu’il leur abandonnait ce matériel qu’il considérait comme hors d’usage (déjà il avait acheté, pour une somme dérisoire, au marché à la ferraille du matériel semblable hors d’usage qu’il comptait présenter comme étant celui de Blinkine ; un fournisseur complaisant lui avait, par contre, facturé fictivement le matériel de Blinkine encore en bon état et dont il se servait). Sur la dépossession dont ils avaient été victimes ? Bernard pouvait démontrer qu’il n’avait jamais été l’employé de Blinkine-Mulot ; n’avait jamais touché un sou d’eux et n’avait donc fait qu’user du droit de concurrence en obtenant des propriétaires des terrains qu’ils renouvelassent à son propre nom les baux précédemment établis au nom de ses adversaires. Rabevel se sentait donc à peu près tranquille. Le pis qu’il eût à craindre était un procès dont l’issue lui serait favorable certainement, mise à part une concession fatalement faite à Mulot-Blinkine. Pour le moment, tout marchait à peu près ; mais, par suite de l’échelonnement des paiements, des frais généraux, des salaires avancés et de l’indolence des clients, point d’argent disponible. Il fallait coûte que coûte obtenir une avance de banque ; pas d’autre solution qu’Orsat. « Adieu, Angèle », dit-il à haute voix avec un soupir devant le comptable stupéfait. Et dans l’après-midi, il se rendit chez celui que, d’ores et déjà, il considérait comme son beau-père.

Comme il s’y attendait, Reine était seule ; il lui remit une gerbe de roses blanches et tandis qu’elle les admirait, il lui demanda : « A quoi songez-vous ? »

— A rien, dit-elle et sa joue devenait cerise.

— Moi je songe que cette gerbe est la dernière ou la première.

— Que voulez-vous dire ? eut-elle la force de demander.

— Vous me comprenez. Et vous seule pouvez me répondre.

Il lui sembla divinement puissant, éloquent et beau. Elle répondit comme malgré elle : « la première » et cacha sa confusion contre son épaule. Il la prit dans ses bras et la baisa chastement au front. La peau lui sembla fine et odorante ; les traits vus de près restaient jolis ; elle lui parut charmante. Et vraiment cette docilité lui était souverainement agréable.