— De quelques-uns, rectifia Bernard, parce qu’il veut les remplacer par des bateaux à vapeur.

— Ah ! il s’agit de voiliers ?

— Oui, car les voiliers nous suffisent pour notre genre de transports.

— Bon. Naturellement, dit Ramon, tu as pensé aussi que la société serait constituée sous le régime de la loi vénézuélienne, avec siège à Caracas, administrateurs idem et directeur interchangeable français, toi menant l’affaire par dessous derrière les rideaux d’un vague bureau. Et en cas de difficulté, rien à faire quant au procès, le Vénézuela ayant depuis longtemps rompu toutes relations diplomatiques avec la France en raison de certaines discussions sur des délimitations et des arbitrages.

— Oui, dit Bernard froidement.

— J’aime cette franchise tardive, répondit Ramon. Voyons ça de plus près.

— Eh bien ! je prévois que nous pourrons avoir quelques difficultés avec le vendeur ; c’est un personnage assez peu recommandable et processif ; il faut que nous puissions couper court à ses premières velléités de chicane. C’est le seul procédé que nous ayons. Bon. Ceci dit, je continue. Il s’agira d’une société anonyme constituée sous le régime vénézuélien, au capital d’un million de francs, de deux s’il le faut ; nous ne serons limités que par l’impôt à payer ; un quart versé ; le commissaire aux apports sera qui nous voudrons ; la société étant faite pour acheter les bateaux avant tout en actions, si un capital de cent mille francs par exemple et le complément en obligations se présentaient comme plus pratiques, nous le choisirions : à toi de voir les textes et de me soumettre les solutions. Dès que nous aurons arrêté les statuts, tu expédieras ça à un notaire de Caracas et à tes amis du futur Conseil d’Administration ; je souscris pour eux ; ils n’ont pas un sou à dépenser. Tâche de trouver de braves garçons, de bonne réputation et pas trop intelligents. Il faut que ton notaire n’ait rien à faire d’autre qu’à recopier l’acte et à recueillir les signatures. Si cela te paraît mieux, on peut déposer les pièces chez le Consul du Vénézuela à Barcelone ou à Bruxelles puisqu’il n’y en a pas en France. Enfin, tous les papiers régularisés doivent être de retour avant un mois et demi. Est-ce possible ? Tu le crois. Bien. Nous arrêterons plus tard les détails. Je te dirai ce que tu auras à faire par la suite. Pour le moment, il est entendu que tu toucheras six cents francs par mois et que tu n’auras rien à faire. Si tout marche bien, je ne serai pas étonné que tu te mettes cent mille francs de côté avant la fin de l’année. Je t’expliquerai comment. Il est également compris que tu ne me connais pas, que je ne te demanderai jamais rien de malhonnête et que tu ne seras jamais inquiété de mon fait ni du fait de la société dont tu es l’un des fondateurs. Est-ce que ça va comme ça ?

— En principe ça va.

— Il n’y a pas de « en principe ». C’est oui ou c’est non.

— C’est oui.