— Si tu n’es pas encore mûr pour le sacrifice, au moins, lui dit-il, n’entraîne pas dans ta perte une âme si belle et qui ne demande qu’à reprendre le droit chemin.
— Moi je veux vivre, dit Bernard, je veux vivre.
— Mais as-tu besoin d’elle ? Manque-t-il donc de filles perdues pour te servir d’amusement, que tu aies justement le désir d’enlever à ses devoirs un être noble et droit. Quoi ! tu l’as prise, tu l’abandonneras. Laisse-la donc maintenant, tu sais bien que tu ne désires que gagner de l’argent et jouir de tous les plaisirs.
— C’est possible. J’ai quelquefois ces idées, c’est vrai. J’ai cru tenir à un certain moment le moyen de faire fortune ; tiens, encore tout à l’heure, quand je te demandais tes titres. Mais tout me claque dans la main. Alors, pour être un simple employé, j’aime autant vivre avec celle que j’aime et qui porte un enfant de moi.
— Oui, et combien de temps vivras-tu avec elle ? Tu veux être riche, tu as besoin que je te prête mes titres ? Tu laisseras Angèle ? Eh bien ! tiens, je vais te les donner ces titres.
Avec une exaltation de néophyte le jeune Blinkine fouilla dans son secrétaire.
— Les voilà, dit-il. Ils n’étaient pas chez mon père, je te le disais pour pouvoir te refuser. Que veux-tu que nous fassions ?
— Ah ! tu me prends au mot, dit Bernard qui feignait l’hésitation. Qu’est-ce que ce fatras de papier auprès d’Angèle ?
Il simula par le geste et l’expression une violente lutte intérieure.
— Hâtons-nous, dit Abraham qui s’énervait et craignait de le voir revenir sur sa parole. Voilà le mieux, je crois : je te prête ces titres, je te donne une option pour deux ans par exemple, soi-disant contre la somme de cinq mille francs dont je te délivre gratuitement reçu. Tu as la jouissance du droit de vote ; les coupons me restent, bien entendu. Ça va comme ça ?