— Tu le connais donc ?
— Si je le connais, cet infâme rat ! Je te raconterai tout cela quand tu seras plus grand ; pour le moment faisons-nous beau ; il faut plaire à la Raphaelita.
— Farnésina.
— Raphaelita, Farnésina, ce que tu voudras. Allons, mon petit, il y a encore de beaux jours à vivre.
Ramon contemplait les manifestations de cette gaieté subite avec étonnement. Mais Bernard ne se méprenait pas lui-même sur cette explosion de joie ; il en sentait les racines amères et sauvages au moment même où elles le perçaient au cœur ; c’était, subitement déchaînée à la première occasion, la manifestation de sa haine, le désir vivifiant de la vengeance contre ses ennemis ; toute la rage qui couvait depuis quelques jours et que son intelligence avait refoulée pour se garder libre arrivait en flux grondant ; tous les griefs dont la cuisante morsure le persécutait se formulaient simultanément et comme d’une seule voix ; on voulait la ruine de ses espérances, de son orgueil, de sa jeune force ; on l’obligeait à renoncer à ses projets d’avenir, à marcher malgré lui dans des voies qu’il n’avait pas tracées d’abord, à abandonner le grand amour de sa vie, à se lier pour la durée de l’existence avec une femme dont il savait bien qu’il la supporterait avec plus ou moins d’agrément mais sans jamais pouvoir l’aimer ; on le poussait à entreprendre des combinaisons téméraires à cheval sur le bien et le mal, à disposer de ses amis ; déjà il portait un premier coup à l’innocent Abraham et dans quelles conditions ! Le mépris de son ami, le dégoût qu’il avait lui-même de sa conduite lui faisaient venir des gouttes froides à la racine du poil ; il prévoyait qu’Abraham n’avait pas fini d’être sa victime, que la veuve Boynet n’avait pas commencé et qu’Angèle était son hostie. Il prévoyait qu’il allait connaître les sentiers étroits et dangereux, les jours difficiles, les pièges, les lames à deux tranchants, il sentait passer le vent de la défaite possible, il entendait le pas des huissiers, des juges ; il réalisait avec intensité tous les risques qu’il allait courir. Tout cela, il le devait à Mulot et Blinkine ; ah ! les cochons ! Il déglutit péniblement sa salive ; qu’il les haïssait ! mais il ne songeait pas à se soumettre, à s’accorder, à se restreindre, à ne pas courir tous les dangers, à être heureux ! l’humiliation ? la médiocrité ? ah ! non ! mais se venger ! Et de nouveau lui vint l’idée qui avait fait cristalliser soudain tous ses sentiments et ces images, l’idée de voir la Farnésina, de la séduire, de l’envelopper et quelque beau jour, de tenir enfin l’occasion, la belle occasion… Un rêve sanglant le happait ; il se souvenait du galant de Flavie roulant dans l’escalier de pierre. Ah ! bon dieu ! crever Mulot comme ça, par accident ! il défit son col, il étranglait de bonheur à cette idée. « Allons, répéta-t-il, il y a de beaux jours à vivre. Filons ! »
La soirée était belle ; ils allèrent à pied jusqu’aux Variétés. L’éclat des lumières, le bruit, le mouvement joyeux de la foule s’accordaient à la frénésie heureuse de Bernard ; toutes ses tendances secrètes arrivaient à leur épanouissement ; il lui semblait qu’il allait enfin pouvoir se venger, rejeter le fardeau pesant que les conventions sociales et la nécessité de feindre lui imposaient pour vaincre. Le besoin physique de triompher par le corps, par l’exaltation de la force venait à lui du fond des âges, conseil obscur et tenace de l’instinct atavique, souvenir de la sylve primitive ; sa nature si foncièrement charnelle ne concevait pas de vengeance plus humiliante que celle qui consistait à bafouer son adversaire dans sa chair, dans son orgueil de mâle, dans son orgueil d’homme, dans la puissance vaniteuse de son corps. Ah ! ce malheureux Mulot était jaloux comme un tigre ? Eh ! bien, il verrait ! Ce n’en serait que plus gai. Il se mit par la pensée à la place de ce Mulot et se supposa impuissant devant l’outrage, il trembla d’imaginer sa colère et l’enragement de son désespoir. Mais était-il bien prouvé que Mulot réagirait comme il aurait réagi lui-même ? Après tout, il ne le connaissait guère cet homme. Il se le figura de nouveau grand, fort, sanguin, d’une carrure semblable à la sienne, d’un visage altier de même mine que le sien à la pâleur près ; le type général était le même : « Tous les requins se ressemblent », se dit-il et il se mit à rire tout haut.
— Qu’est-ce qui te fait rire tout seul, égoïste, demanda Ramon qui marchait toujours à ses côtés le nez en l’air, sa curiosité jamais lassée du spectacle des boulevards.
— Le plaisir d’être avec toi, répondit-il. Nous arrivons ; si nous prenions une loge, hein ?
— A ton gré.
Ils s’installèrent dans une avant-scène. Bernard suivait, avec son application habituelle à toute chose, l’intrigue d’une pièce écrite selon la recette de ce théâtre ; une intrigue grivoise menée par des pantins tout artificiels dans une langue où fusaient à chaque instant des mots drôles. « Dieu que c’est bête ! » se disait-il, mais il ne pouvait s’empêcher de sourire.