Elle glissa à des confidences plus précises, en vint à l’ennui de sa vie gâchée avec un tyran jaloux et avare, sans séduction ni allure. Et comme Bernard lui objectait qu’elle ne devait pas manquer de soupirants, elle haussa les épaules avec un air de dédain excédé ; elle avait fait de bien tristes expériences, allez ! avec des gens qui n’avaient qu’un sentiment, l’orgueil, et une ambition, celle de satisfaire cet orgueil. Mais elle avait toute sa vie cherché un cœur vierge, un adolescent, naïf, tendre, beau et doux. Elle finissait par désespérer, par douter qu’il y en eût encore.
— Ne croyez-vous pas ? » lui demanda-t-elle pour finir. Elle lui dit cette phrase d’un ton profond, en posant familièrement la main sur son genou ; elle avait incliné la tête et lui parlait tout près du visage ; il ne voyait bien que deux yeux très grands levés vers lui et qui exprimaient la mélancolie et l’innocence.
Il s’éloigna sans affectation, un peu troublé ; le faisceau d’un projecteur qui avait pour rôle de donner au dialogue indigent « l’atmosphère d’amour » de la scène finale, effleura rapidement le visage de la Farnésina ; la patte d’oie apparut à la tempe sous l’artifice des fards. « Cette pauvre chère chose, ce n’est qu’une femme usagée, une vieille chochotte », se dit-il avec la cruauté de son âge. Son regard glissa jusqu’aux épaules : « Elle reste tout de même belle » ; mais, assez étrangement, comme si elle eût deviné ses pensées et qu’elle en fût maintenant gênée, la courtisane ramena une écharpe qui la voila. Le rideau tombait. On se leva. Bernard n’eut plus devant lui qu’une femme agacée qui accepta de méchante humeur l’aide qu’il lui offrait pour remettre son manteau. Le jeune homme fut vexé. Il fut partagé entre le désir de s’en aller et celui de se venger. Zut, après tout, pour cette vieille grue qui après lui avoir fait la cour posait maintenant à la reine offensée. Il prit ostensiblement congé de Ramon. Mais avant que celui-ci pût ouvrir la bouche :
— Quoi ! dit la Farnésina, est-il désagréable celui-là ! Il fait de la neurasthénie, alors ? Il vient, il bavarde, il fait l’aimable ; après ça, il prend des mines renfrognées d’examinateur et parle de fiche son camp. Mon petit, tout marquis que vous êtes, vous pourriez vous montrer plus galant. Quant à vous, Ramon, si votre cousin s’en va, vous pouvez le suivre et que je ne vous voie plus. En voilà un genre, alors ! C’est la première fois qu’on me laisserait tomber. Ah ! non, très peu, une belle paire de mufles que ces Grands d’Espagne.
Elle éclatait de dépit. « Allons, allons, ça ne va pas mal », se dit Bernard. Il s’excusa très gentiment et Ramon expliqua à mi-voix que son ami avait une maîtresse exigeante. La Farnésina fit des coquetteries : « On ne me la sacrifiera pas une pauvre petite fois ? »
— Qu’as-tu donc ? dit Ramon à voix basse. Tu ne vois pas qu’elle est folle de toi ?
Alors Bernard joua le grand jeu. Il feignit le coup de foudre, l’affolement. Il avait l’air de sacrifier son passé, ses projets, ses plus chères amours à la passion soudaine, baisa la main de la courtisane et relevant la tête lui offrit un visage si exalté qu’elle le repoussa dans l’ombre de la loge sans plus savoir ce qu’elle faisait et le baisa sur les deux joues à pleines lèvres comme un enfant : « Oh ! chérubin ! » s’exclama-t-elle, « comme il me plaît ce gosse, il est adorable. »
Chez le directeur, au souper, qui, contrairement à la coutume, fut extrêmement gai, elle le voulut à ses côtés. Ils burent beaucoup de champagne ; à la fin du repas quand la réunion tourna à l’orgie, Bernard se dit vaguement : « Voilà le moment de tenter quelque chose. » Les hommes assez débraillés fouaillaient les femmes demi-nues qui poussaient des cris discordants. Certains couples s’étaient retirés dans un salon proche. Ramon et Lilian enlacés montraient l’œil terreux et la pâleur de la luxure. La bestialité des attitudes, le désordre de la table, cet assemblage de reliefs de repas, de fruits écrasés, de fleurs fanées déjà, de vin répandu et de chairs, loin d’exciter ses appétits le gênaient. « Si nous partions ? » dit-il à sa voisine. Elle le regarda, un peu hagarde, puis se leva. Ils enjambèrent un couple ; comme ils quittaient la salle, Bernard entendit la voix enrouée de Ramon : « Voilà le marquis qui va s’offrir la plus jolie femme de Paris », et il vit frissonner devant lui les belles épaules de la Farnésina.
Le temps s’était refroidi ; le froid les saisit et les dégrisa. Dans la voiture qui les conduisait à la rue Marbeuf où habitait la courtisane, ils ne dirent pas une parole. Ni l’un ni l’autre n’avait aucun désir. La femme de chambre mal éveillée fut renvoyée d’un geste ; ils s’assirent l’un auprès de l’autre, gênés, glacés. Bernard se gourmandait intérieurement. Six heures sonnèrent. Enfin elle le prit dans ses bras, l’embrassa sur le cou et, tout d’un coup, il sentit ses larmes sur la peau. Tous deux se dégoûtaient un peu, pris d’une vague tendresse et d’une immense lassitude. Hébétés, engourdis, ils sentaient passer les minutes ; ils distinguèrent vaguement le bruit d’une clé dans la serrure. Et ils ne reprirent pleinement conscience d’eux-mêmes qu’en entendant des imprécations furibondes et en voyant devant eux Mulot en costume de voyage, couvert de poussière, étranglé de fureur.
— Qu’est-ce que c’est que cette paire de cochons en tenue de soirée à sept heures du matin sur mon canapé, criait-il. Ah ! on ne m’attendait pas et on faisait la bombe, hein ! la vieille garce ? On amène son amant chez moi maintenant ? Qu’il fasse voir sa gueule celui-là ?