Il alla à la fenêtre, tira les rideaux et poussa un cri de colère :

— Rabevel ! Nom de Dieu ! Bernard Rabevel !

Bernard s’était dressé aussitôt, toute sa colère et sa résolution ressuscitées ; il devinait que Mulot arrivait de Clermont, venait d’achever ces négociations qui devaient le perdre, le ruiner ; il tressaillit de joie à l’idée de la confusion que faisait cet homme : « Le résultat sans le sacrifice ; il est cocu par moi sans l’être ! » Réflexions qui durèrent l’instant d’un éclair. Il ne dit mot, serra les dents : « Qu’il bouge, qu’il me donne un prétexte, pensait-il avec une impatience folle du meurtre, je le fous par la fenêtre. » Mais Mulot était tombé sur un fauteuil, touchait sa gorge, sa poitrine. « Il est emphysémateux ou cardiaque, ce paquet, se dit Bernard avec regret, ça va le sauver. » L’autre déboutonnait son col fébrilement : « Bernard Rabevel, Bernard Rabevel, ah ! nom de Dieu », et il roulait des yeux désorbités. Ce fut au moment où il répétait le nom du jeune homme que la Farnésina qui avait paru anéantie, se leva brusquement et, comme folle s’écria : « Idiot, idiot, c’est notre fils, notre fils, tu entends ? Oui, notre fils ! » Et prenant Bernard par le cou, elle le couvrait de pleurs et de baisers. Soudain, elle s’arrêta, ils se regardèrent fixement, mesurèrent l’horreur du trou où ils avaient failli descendre, baissèrent les yeux. Elle se rassit, dit à Mulot qui revivait :

— Oui, notre fils que j’ai retrouvé hier et dont tu n’as rien su jamais. J’ai été mariée avec un Rabevel, tu n’as jamais connu que mon nom de jeune fille. Quand tu croyais que je vivais avec ma mère, je vivais avec ce mari, je t’ai caché ma grossesse quand tu es allé au Portugal. Je t’ai toujours caché l’existence de ce fils qui devait me vieillir. Tu veux des preuves : je t’en donnerai des preuves. Mais regarde comme il te ressemble d’abord ! Et puis je sentais bien quelque chose aussi. Ah ! quelle émotion !

Mais Bernard était déjà sorti, hors de lui-même. « Quelle catastrophe, disait-il avec colère, qu’est-ce que je vais faire ? » Il arriva chez lui, prit un bain, changea de vêtements. Comme il nouait sa cravate devant la glace, il fit un mouvement de recul. « Elle n’a pas menti cette garce, s’écria-t-il, ce que je ressemble à son amant ! » Même front élevé, même mâchoire de dogue, mêmes cheveux rebelles ; seuls les yeux, les joues et le nez étaient ceux de la Farnésina : « Beau rejeton d’un beau couple ! » se dit-il avec découragement. A cette heure, à se savoir fils des deux êtres qui le dégoûtaient le plus au monde, il ressentait une envie de pleurer, une faiblesse totale, un besoin immédiat de se confier à un ami, avec des larmes. Mais il ne se voyait pas d’amis. François était bien loin, et puis François… Blinkine, mais Blinkine… — Il eut conscience de ses trahisons, une amertume, un regret… S’il allait voir sa tante Eugénie ? mais un sursaut d’orgueil le secoua : Non, Eugénie, il ne pouvait pas ; elle le croyait un Rabevel ; il fallait qu’il le demeurât pour elle. Cette évocation d’une chère tendresse féminine le troubla ; et il décida aussitôt d’aller parler à Angèle. Il passa dans son bureau ; une lettre de Mr. Georges l’y attendait ; le comptable lui annonçait l’arrivée par deux trains successifs de Fougnasse et de Bartuel à qui il s’était permis de donner rendez-vous avec Bernard à onze et à trois heures, à son bureau le vingt-sept février. « Il est intelligent ce garçon, il a compris que ces deux drôles devaient s’ignorer. Bon. Le 27 Février, mais c’est aujourd’hui. Bon. » Il se hâta vers la maison d’Abraham. Angèle était à demi étendue sur une méridienne. Il sentit en la voyant cette émotion qui l’étreignait dès que le cher visage florentin lui apparaissait ; il murmura pour lui-même : « Mon amour, mon amour », et après l’avoir longuement embrassée il demeura un instant à genoux devant elle dans un besoin plus grand que jamais d’adoration. Elle le regardait avec l’expression d’une tendresse immense et désolée et laissait sa main contre sa joue. Ils gardèrent le silence et il leur semblait à tous deux d’un prix tel qu’ils n’eussent pas voulu le rompre. Pourtant, comme elle toussait un peu, il l’interrogea :

— Je serai bientôt tout à fait guérie », lui dit-elle ; elle se dégrafa, montra sous le sein gauche une trace rosée, la cicatrice ; il y posa ses lèvres avec passion tandis qu’elle rougissait de pudeur et de joie. Elle reprit avec embarras : « bientôt guérie, tout à fait forte grâce à cette transfusion qui doit t’avoir bien affaibli, mon amour… » Il fit un geste, mais elle : « Ne dis pas un mot, ne parle pas, ne prononce pas une phrase qui puisse m’arrêter ; j’ai une chose à te dire qui me fait peur ; il me faut beaucoup de courage… »

Il comprit tout de suite ; il ébaucha un geste de désespoir ; à ce moment juste où il sentait le prix de cette affection, il allait donc perdre le seul être qui lui eût donné à jamais et sans restriction son cœur ; et le perdre par sa faute. « Je l’ai vendue, se disait-il avec désolation, je l’ai vendue à Abraham ! » Rien ne subsistait maintenant de l’espoir qui le soutenait au moment du troc ; qu’Angèle retournât à La Commanderie dans son petit bourg natal du Rouergue et la reverrait-il jamais ? Ah ! qu’allait-elle dire ! Il espéra un instant qu’elle ne parlerait pas ; il espéra qu’elle allait dire autre chose que ce qu’il craignait ; vains subterfuges de son cœur à son cœur : « Tu comprends, faisait la pauvre voix prête à sombrer dans les larmes, nous nous sommes aimés comme des enfants. Il était bien évident que la vie devait nous séparer fatalement ; notre situation ne serait pas possible vis-à-vis du monde, de ma famille, de la tienne, de celle de François ; déjà, j’ai du mal à conserver une légende auprès des miens. » Elle s’arrêta exténuée, fit quelques sanglots déchirants : « Et puis, reprit-elle, nous avons péché si gravement ; j’ai été folle, mon Dieu, c’est ma faute, je t’ai entraîné. Toute ma vie pour expier cela ! » Les pleurs lui hachaient la voix ; Bernard distinguait mal ses paroles ; il entendait les noms de François, du Père Régard, d’Abraham ; il comprit qu’elle parlait de pénitence, du Bon Dieu, de sa contrition. Il baissait la tête, impressionné par cette grande crise de désespoir, d’honnêteté, de piété qui tendait à déraciner à jamais leur amour. Et il admirait en même temps qu’elle fût si courageuse. Il se sut abandonné des dieux et des hommes. Quelle créature il perdait ! Puis il songea à l’enfant qu’elle portait dans ses entrailles, à son enfant. Elle y pensait aussi, elle dit que ce petit être serait pour la vie l’image de son péché, sa punition ; mais elle n’en pouvait plus, et poussant un cri où expirait le bonheur de son existence, elle clama : « Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureuse ! » et retomba comme pour succomber ; Bernard eut le sentiment de leur détresse commune, il crut que tous deux atteignaient à l’extrême de la douleur humaine ; toute grande désolation s’accompagne de cette terrible impression de l’unique qui désespère la créature en lui laissant tout de même l’orgueil de se croire sans pareille. Il ne pouvait plus maintenant se taire, il fut sur le point d’aller chercher Abraham, de lui dire : « Je reprends ma parole, voilà tes titres, ta signature, je reprends Angèle, je l’emporte. » Il savait bien que s’il le voulait il parviendrait tout de même à la persuader, à vaincre l’influence du Père Régard, toutes les puissances divines ou terrestres. Il balança ; mais il vit les deux requins qui le poursuivaient ; tout plutôt que d’abandonner la lutte ; Angèle, il la reprendrait un jour, grâce à l’enfant.

— Tu ne peux pas m’enlever cet enfant à jamais ? dit-il. Que tu ne veuilles plus me voir cela te regarde ; tu ne m’aimes plus, je n’essaierai pas de violenter ton cœur ; mais cet enfant, j’y tiens à cet enfant autant que toi-même.

— Il dit que je ne l’aime plus ! » Elle se roula, de nouveau prise de désespoir. Puis, avec véhémence : « Mais tu ne me comprends donc pas ? Tu ne sens donc pas qu’il faut maintenant sauver nos âmes ?… »

Il fut effrayé de son exaltation, jugea opportun de ne pas insister, la rassura… Puis il en vint à sa grande douleur, à son isolement, et finit par lui raconter en pleurant lui aussi, quelle triste trouvaille il avait fait et ce qu’étaient ses parents. Elle l’écoutait maintenant avec une attention maternelle, le consolait à son tour, lui conseillait l’affection, la douceur. « Certes, la conduite de ta mère n’est pas belle, mais sans doute à cette heure s’en repent-elle et ne demande-t-elle qu’à t’aimer. Et lui, il doit être fier de son fils ; voilà la solution de vos ennuis. Va, tu retrouveras un foyer, un doux endroit de bien-être et de bonheur. Tes parents ne demandaient sans doute que cette occasion de rentrer dans une vie régulière. Va les rejoindre, témoigne-leur ta soif d’affection, ton désir de remplir le quatrième commandement. Tu vas les convertir et te rendre heureux en faisant d’eux et de toi des êtres meilleurs. Va, mon amour, obéis à celle qui t’adore plus que tout. » Il écoutait cette voix mouillée dont toutes les inflexions lui rappelaient une caresse physique, cette chère voix de perle et de cristal. Elle l’apaisait, le réconfortait, faisait pénétrer peu à peu en lui la certitude de la tranquillité future, d’une sorte de bonheur nouveau, de cette tendresse familiale qui lui était inconnue. Mulot ne lui parut plus si odieux, ni sa mère si coupable. Il était déjà convaincu qu’ils l’attendaient pour reconstruire une vie régulière, calme, parfaite aux yeux de tous. Il sentit pour la première fois le besoin de dire : « Papa, maman », ces mots qui lui avaient toujours été interdits.