Il quitta Angèle tout transformé et gagna la rue Marbeuf. Sa mère le reçut aussitôt. Tous deux étaient bien embarrassés.
— Vous êtes seule ? demanda Bernard pour rompre le silence.
— Oui, dit-elle, votre père…, mon mari est chez Blinkine.
Il fronça les sourcils :
— Votre mari ?
— Nous sommes mariés, Bernard. Monsieur Mulot a voulu régulariser la situation il y a quinze ans au moment d’une grave maladie, pour que je ne fusse pas inquiétée par sa famille au cas où il disparaîtrait.
— Vous n’avez guère songé à votre fils à ce moment, dit Bernard.
— Ah ! pardonnez-moi, vous ne savez pas ce que j’ai parfois dans l’esprit. J’étais alors la divette à la mode, je chantais dans tous les cafés-concerts, je créai même une pièce aux Variétés ; dire que j’étais Madame Mulot, avouer un enfant déjà grand…
— Oui, les apparences d’une vie normale vous eussent porté tort dans votre carrière, répliqua Bernard ironiquement.
— Ne m’accablez pas, Bernard. Maintenant c’est fini. J’avoue que j’aime le luxe, la toilette, les soirées, le théâtre, je crois que je n’accepterai jamais de vieillir mais, allez, je serai la plus droite, la plus raisonnable des femmes. Restez avec nous ; et vous serez ma joie, ma sauvegarde. Vous allez voir, votre père va rentrer, il saura arranger les affaires que vous avez ensemble ; il vous aidera dans la vie, il vous adoptera. Vous savez qu’il a une situation considérable dans le monde financier, il vous préparera à lui succéder, il vous donnera son nom.