— Je les connais de vue mais ils m’ignorent totalement.

— C’est parfait. Je vous ai fait venir pour me débarrasser d’eux et faire votre fortune et la mienne. Voyez que je n’y vais pas par quatre chemins. Je vais vous proposer une combinaison inédite où vous n’aurez qu’à m’obéir entièrement et sans chercher à comprendre ce que je ne vous expliquerai pas. Il y a des risques à courir. J’estime que ce que nous allons faire ensemble n’est nullement malhonnête ; malheureusement les choses les plus correctes sont toujours susceptibles de mauvaises interprétations. Il est donc nécessaire de prendre toutes ses précautions. Tâchez de vous rendre méconnaissable. Vous m’avez dit un jour incidemment que vous parliez l’espagnol. Vous changerez donc de nom et devenez un señor vénézuélien du nom qu’il vous plaira, Monsieur Ranquillos par exemple ; ça va ? Vous allez être directeur général d’une grosse affaire. Il faut commencer par vous installer à Paris, chercher des bureaux et le personnel que je vous indiquerai ; vous êtes heureusement célibataire ; coupez tous liens avec le pays natal. Annoncez à vos proches que vous partez pour l’Espagne afin d’y étudier une affaire ; nous ferons envoyer vos lettres de ce pays aux quelques parents et amis que vous ne pouvez laisser tomber. Pour que la confiance nécessaire entre nous dans la grosse affaire que nous allons entreprendre règne totalement, il ne faut pas que je puisse craindre que vous me trahirez. Alors, vous allez m’écrire une petite lettre de menace que je vais vous dicter. C’est ma sauvegarde, vous comprenez…

Bartuel hésitait visiblement. Rabevel ne parut pas s’en apercevoir ; il préparait du papier et de l’encre.

— Du papier acheté dans une petite épicerie de Montrouge bien entendu. Tenez, voici la plume. Ah ! une belle affaire, je ne serais pas étonné qu’il y eût cent billets de mille pour vous. Et, bien entendu, avec un peu de prudence, cela sera sans aucun risque.

Bartuel s’était assis. Il écrivit sous la dictée de Bernard et signa. Le jeune homme serra la lettre dans son coffre-fort.

— Vous avez eu confiance, dit-il, c’est très bien. J’ai beaucoup exagéré pour voir si vous étiez homme à vous effrayer. Vous allez voir que tout cela se passera d’une manière tout à fait normale. Rien de plus grave que ce que j’ai fait aux asphaltières. Seulement ici les lapins sont sur leurs gardes ; c’est pourquoi je vous demande d’opérer à ma place. Mais votre conscience peut être tranquille. Il s’agit d’une société d’affrètement en formation qui va passer de gros marchés pour les transports d’engrais de Colombie et du Chili et qui veut d’abord se constituer une flotte ; on essaye de lui faire payer les prix forts et nous allons tâcher de payer seulement ce que ça vaut, vous saisissez ? Vous verrez plus tard comment. Pour le moment, un bureau et du personnel.

Il expliqua ce qu’il désirait comme appartement et comme employés, entra dans les plus petits détails et donna rendez-vous à Bartuel pour la semaine suivante après s’être assuré qu’il s’était bien fait comprendre.

— Et maintenant, dit-il, en se frottant les mains, à la Tour de Nesle !

Les Orsat l’attendaient et à l’accueil qui lui fut fait, quelque réservé qu’il dût être protocolairement, il comprit tout de suite qu’il était agréé. Il en fut heureux et sut le dire et le montrer, tour à tout disert, enjoué, empressé ; il plut beaucoup à ses futurs beaux-parents qui découvraient enfin un coin de jeunesse dans cet être sur qui seul les chiffres, l’argent et les combinaisons entortillées de lois et de papier timbré semblaient avoir une prise. La petite Reine ravie de voir ses parents si parfaitement surpris et conquis était aux anges. Quand Bernard parla de se retirer :

— Nous ne nous sommes pas entretenus de certaine chose qui a son importance, dit Mr. Orsat.