— La question d’argent et de famille ? Allons-y. Mr. Orsat, en ce qui vous concerne, je vous dirai immédiatement ceci : primo, je ne sais rien de votre lignée ni de celle de Mme Orsat et il m’est indifférent d’en rien savoir ; secundo, je ne sais pas quelle dot vous comptez donner à votre fille et il m’est indifférent de le savoir ; ne lui donnez rien si vous voulez ; exigez le régime dotal qu’il vous plaira ; tout cela est pour moi zéro : j’aime votre fille et cela me suffit, le reste ne compte pas. Vous avez assez fait en me donnant votre enfant. En ce qui me concerne, c’est très simple : Je suis le fils d’un patron menuisier qui est mort pendant mon enfance, mais d’une famille de la plus parfaite honorabilité ; vous pourrez demander dans tout le quartier de l’Hôtel-de-Ville des renseignements sur mon grand-père et mes oncles ; ma mère a épousé en secondes noces Mr. Mulot de la Kardouilière avec qui je suis en désaccord parce que j’estime qu’il m’a dépossédé de ce que m’avait laissé mon père ; ceci vous donne le mot de notre mésentente dans l’affaire des asphaltières. Vous saurez cela plus tard par le menu. Quant à ma situation de fortune, vous la devinez à peu près. Venez demain matin à mon bureau ; je vous mettrai tous les documents en main ; je vous ouvrirai ma comptabilité et vous verrez que tout est pour le mieux dans le Puy-de-Dôme. La seule chose que je désire actuellement c’est d’obtenir des fonds de roulement et je négocie présentement l’ouverture d’un compte d’avances en Banque. Mais c’est long et j’enrage de perdre mon temps. Enfin, ça, c’est un détail.

Ce petit discours plut beaucoup. Mr. Orsat, enchanté, sut toutefois se réserver pour le lendemain. On retint Bernard à dîner et il ne rentra que fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, Mr. Orsat était chez lui ; il examina avec attention tous les documents que lui soumit Bernard. A la fin, posant ses lunettes :

— Mais tout cela est excellent, dit-il. Évidemment, il vous faudrait des fonds de roulement pour mieux marcher. Quel crédit sollicitez-vous de votre Banque ?

— J’ai des marchés avec de grosses administrations de l’État pour un million ; je suis en train de conclure avec les entrepreneurs de la Ville de Paris pour un nouveau million gagé sur leur contrat avec la Ville ; il me semble que sur des garanties de cet ordre on pourrait bien m’ouvrir un crédit de seize cent mille francs.

— Cela ne me paraît pas excessif ; je serais prêt d’ailleurs à vous donner mon aval. Voulez-vous me laisser m’occuper de cette question ?

Bernard lui serra les mains avec effusion.

— Quant à ma fille, continua Mr. Orsat, je lui donne cinq cent mille francs et je vous propose le régime de la communauté réduite aux acquêts.

— Ce qu’il vous plaira, dit Bernard. Mais à quand le mariage ?

— Il faudrait bien compter un couple de mois, n’est-ce pas ? Fin avril ? Enfin vous déciderez tout cela avec ces dames. Allons, à ce soir. Bien entendu, votre couvert sera toujours mis à notre table.