Quand Mr. Orsat fut parti :
— Heureusement, se dit Bernard, que je n’ai jamais compté sur l’argent de la dot ; elle m’arrivera trop tard pour m’être utile ; mais le beau-père m’aura bien aidé pour le compte d’avances ; sans lui j’étais fichu d’attendre six mois et d’obtenir seulement cent ou deux cent mille francs. Maintenant, nous voilà tranquilles. Il ne s’agit plus que de bien tisser notre toile, nous avons encore un mois devant nous ; que dis-je, ajouta-t-il, en consultant son agenda, près de deux mois ; la session du Conseil Général tombe fin Avril. Il y aura du travail de fait à ce moment-là ou j’y perdrai mon nom.
CHAPITRE TROISIÈME
Et, en effet, ce jeune homme de vingt-deux ans mit sur pied la plus surprenante combinaison qu’on ait jamais vu mûrir dans le monde financier. Il ne négligea rien ; il tint compte de toutes les circonstances connues ou prévisibles et les éléments psychologiques ne lui parurent pas devoir être les moindres ; un secret rigoureux sur ses intentions, une discrétion totale vis-à-vis de ses intimes collaborateurs qui n’étaient que des agents d’exécution, lui permirent d’agir par la surprise et de dérouter un adversaire qui ne put se rendre jamais exactement compte de la tournure qu’allaient prendre les événements ; son art extraordinaire, son sentiment exact du réel, réussirent à donner à tous les faits dont il provoquait le déclanchement, l’allure normale et naturelle qui seule pouvait créer l’atmosphère de confiance dont il avait besoin. Il sut conduire cette lutte avec un sang-froid incomparable mais il avoua plus tard qu’il avait senti à cette époque pour la première fois de sa vie passer dans sa chair le tourment de la grande aventure dont son enfance avait envié le frisson aux pirates de jadis.
Le 3 Mars de cette année 1887, c’est-à-dire quelques jours après l’entretien qu’on vient de rapporter, les banquiers, les directeurs des établissements de crédit, les remisiers, les agents de change, et, d’une façon générale, toutes les personnes qui, de près ou de loin touchent à la Bourse, trouvèrent dans leur courrier le premier numéro d’une revue qui s’intitulait le Conseiller de l’Épargnant. Ils crurent d’abord avoir affaire à une nouvelle feuille de chantage financier comme il en naît et il en meurt des dizaines chaque année. A leur grande surprise, ils se trouvèrent en présence d’une revue du marché documentée, pondérée, sérieuse, et qui paraissait honnête ; quelques études très consciencieusement menées de diverses valeurs faisaient ressortir sans parti-pris apparent, par la simple comparaison des chiffres, la position de chaque affaire, ses chances d’avenir, les risques qu’elle pouvait présenter. Une large place était réservée à la Société Bordes et Cie qui était jugée avec faveur et dont il était dit que le passé semblait garantir l’avenir. Une tribune libre était ouverte à tous les correspondants bénévoles pourvu qu’ils fussent abonnés ; les abonnés avaient également droit à des renseignements gratuits qu’on leur garantissait impartiaux sur tous les postes de la Cote. La revue était bi-hebdomadaire et aspirait à devenir quotidienne.
Cette formule nette, courtoise, cet appel à la collaboration de tous plurent au public ; de nombreuses personnes qui avaient ou croyaient avoir quelque chose à dire, s’abonnèrent et bientôt, l’engouement aidant, elles furent assez nombreuses pour que le Conseiller devînt quotidien. La Tribune libre en fut la partie la plus vivante et la plus lue ; très surveillée, elle ne publiait que des communications d’une forme modérée mais en général intéressantes et quelquefois fort piquantes. Dès le deuxième numéro on avait pu lire ceci :
« La Direction de notre revue publie aujourd’hui dans sa Tribune libre sous la signature mystérieuse L’Œil une communication qui lui paraît extrêmement intéressante. Elle connaît l’auteur, personnalité considérable du monde financier, qui lui a demandé de respecter son incognito devant le public et elle se porte garante de son honorabilité auprès de ses lecteurs. »
Suivait la lettre de L’Œil :
« J’ai lu votre journal avec un vif intérêt. Il y a, semble-t-il, un réel effort d’indépendance et d’impartialité, c’est-à-dire d’honnêteté dans votre premier numéro. Mais ce n’est pas assez : les bons journaux financiers ne manquent pas, les bons spécialistes non plus. Ce qui nous manque en France ce sont les censeurs des mœurs financières. Et entendez-moi : non pas les soi-disant vengeurs de l’épargne, pour la plupart maîtres-chanteurs, mais des gens qui verraient les choses de haut, iraient du particulier au général en vue de réformer les institutions pour le bien public. Je m’explique sur un exemple pris au hasard parmi les valeurs que vous étudiez dans le numéro que j’ai sous les yeux.
« Voici donc la Société Bordes. Votre technicien prend et compare les bilans : il les tient pour exacts ; il tient également les dividendes distribués pour normaux et donnant une bonne représentation de l’affaire. Il conclut de son étude que les chiffres peuvent inspirer confiance. Tout cela est fort bien, mais purement théorique et non réel.
« Que voyons-nous, en effet, dans une telle affaire ? Rien du dehors. Mais faites examiner le compte « Pertes & Profits ». Cherchez d’où viennent les pertes qui réduisent si considérablement les bénéfices et vous y trouverez surestaries, chômage, radoub, casuel etc… dans des proportions que vous ne trouvez pas ailleurs. Consultez le tableau des frets, vous constaterez que cette société est obligée de consentir des frets plus bas que ses concurrents en raison de la durée plus grands de ses transports car elle n’a que des voiliers ! Elle est donc mal organisée ? Incontestablement. Elle est donc mal dirigée ? Oui et non. Lisez les compte-rendus de ses assemblées générales, voyez le tableau de son personnel et enfin compulsez le registre des actionnaires et vous comprendrez. Cette malheureuse société est grugée par des non-techniciens qui font une majorité, paralysent la direction technique et mènent une belle affaire à la ruine. Car il ne faut pas se faire d’illusion. L’action qui se traite à quatre mille ne justifie pas la moitié de ce cours et, aux vaches maigres qui s’annoncent pour les sociétés de navigation, vous la verrez descendre à 1.000, à 500, peut-être au-dessous. Cela se comprend ; une telle affaire n’est point de spéculation. Sa trésorerie doit être au large, son argent doit servir à autre chose qu’à des opérations financières. Une société d’affrètement ne doit pas être dans la main de banquiers. Voilà une vérité d’ordre général, voilà ce que devrait dire votre collaborateur. Si beau que soit le fruit, dès que le ver s’y montre, il est gâté. Le ver ici est visible.
« Naturellement, ce que je dis pour cette société pourrait être dit pour d’autres. Depuis des années, je me fais une sorte de philosophie des affaires. Les entreprises périclitent toujours pour les mêmes causes qui se ramènent toutes à une dizaine de types généraux. Ce sont ces types que vous devriez rechercher et indiquer. »
Ces quelques lignes furent l’origine d’une controverse qui eut un grand retentissement. Nombreux les banquiers, nombreuses les sociétés qui, ayant appliqué à leur propre cas les paroles du collaborateur inconnu, y contredirent véhémentement. Les journaux furent remplis d’une polémique où financiers, économistes et politiciens s’expliquèrent. Les grands quotidiens publièrent eux-mêmes sous le titre : « La discorde au camp d’Agramant » ou « A quelle sauce l’Actionnaire désire-t-il être mangé ? » ou sous d’autres titres plus ironiques encore, un résumé de la discussion avec la reproduction de l’article qui avait déchaîné le tapage. Déplorable publicité pour Bordes et Cie. Le titre de cette société se mit aussitôt à baisser.