Impartial, le Conseiller inséra, quelques jours après, une longue et assez discourtoise réponse écrite par Blinkine et Mulot, et qu’avait signée, avec assez de répugnance, Bordes lui-même. L’Œil ne s’en formalisa pas :
« Je me suis placé, écrivait-il au Conseiller, au point de vue général. Si Bordes est tellement sensible, comme je ne tiens pas à le peiner je prendrai ailleurs mes exemples. Nous en trouverons aisément. Je me contenterai de triompher modestement quand la société Bordes sera dissoute, liquidée ou reconstituée sur de nouvelles bases, ce qui est fatal. Qu’on se rappelle les Rangaja, les Tabacs de Corinthe, les Forges du Maine, etc… Il eût été amusant et instructif de suivre sur la Bordes et Cie les méfaits de son vice congénital. Mais ces messieurs sont d’épiderme trop délicat. Je le ferai silencieusement et pour mon seul plaisir, en philosophe ; je construis ma courbe et je m’amuse. On m’excusera d’avoir involontairement provoqué tant de bruit. »
Ce ton de sérénité et de certitude, ce détachement si tranquillement affiché, cette intervention du hasard qui avait fait prendre pour exemple la société Bordes d’une manière si évidemment fortuite tout comme elle aurait pu indiquer telle ou telle autre société, ne firent qu’impressionner davantage les lecteurs. De nombreuses lettres parvinrent au journal qui demandèrent à L’Œil de ne pas s’émouvoir et de poursuivre ses démonstrations.
Il se fit un peu prier puis, se fondant sur des documents que tout actionnaire pouvait réclamer et qui, disait-il, avaient été mis à sa disposition par un actionnaire, il entreprit une critique détaillée de la société, sans jamais parler des personnes, en remontant chaque fois aux institutions et en concluant certain jour : « Il est fatal qu’on aboutisse au gâchis. »
Une autre fois, il écrivit :
« On m’assure que si l’action Bordes est descendue à 1,600 frs c’est moi qui en suis cause. On se trompe ; le baromètre annonce la tempête, il ne la provoque pas. Que cette société ait donc le courage de se reconstituer sagement et elle connaîtra la prospérité. Mais n’avons-nous pas assez parlé d’elle ? »
Et deux jours après :
« Je ne voudrais pas qu’on me crût prophète de malheur ; je ne dirai plus rien de Bordes. Je prendrai mes exemples sur les sociétés décédées ; ainsi je n’encourrai aucun des reproches que me vaut le guêpier où je me suis inconsidérément engagé. »
Puis, ce fut le silence sur l’affaire Bordes. A toutes les lettres de lecteurs qui posaient à L’Œil des problèmes dans les colonnes du journal, il répondait avec un bon sens, une sérénité et une expérience des choses et des hommes qui étonnaient chacun. A la fin d’un de ses « papiers » il se contenta d’ajouter, un jour, le 25 Mars, en manière de post-scriptum :
« A de nombreux lecteurs pressés de vendre ou d’acheter des titres Bordes et qui s’inquiètent de savoir si le cours actuel de 980 est le plus bas qu’on ait à envisager, je réponds une fois pour toutes qu’ils se méprennent sur mon rôle et ma capacité. Je suis guidé par quelques principes généraux d’expérience et de bon sens ; je les ai appliqués dans ce journal, par exemple, à la société Bordes et j’ai annoncé ma conviction certaine de la chute de ce titre ; le même hasard eût pu me les faire appliquer au titre du Crédit Foncier qui, pour des raisons à mon avis irréfutables, doit doubler en dix ans. Mais je n’ai nullement l’intention de donner des conseils sur tel ou tel placement. La seule chose qui m’intéresse est la philosophie des affaires ; je ne nommerai plus aucune entreprise parmi les vivantes, je le répète. »