Blinkine qu’inquiétait, comme bien on pense, cette désolante aventure, se rendit un jour aux bureaux du journal et se fit conduire au gérant qui répondait au nom de Duchamp. Il fut introduit dans une pièce vide de livres et de papiers mais dont les murs étaient garnis de fleurets, de gants de boxe, de masques d’escrime et d’accessoires de gymnastique, de pistolets, de brevets de championnats. L’homme, une sorte de géant, faisait, le torse nu, un assaut à l’épée boutonnée avec son maître d’armes. Il se détourna pour dire : « Je suis à vous dans un instant. »
Mais Blinkine avait compris ; il fut sur le point de s’en aller : « C’est le truc habituel, tout le monde se défile et on ne trouve qu’un mastodonte prêt à vous abîmer le portrait à la moindre réclamation. » Puis il se dit : « Mais avec de l’argent ? » Et il se résolut à rester.
Quand le maître d’armes fut sorti, il expliqua le but de sa visite :
— Les articles de votre collaborateur anonyme affolent le marché ; bien que le volume des titres en circulation ne dépasse pas cent cinquante, cela suffit pour provoquer par une telle baisse une impression susceptible de nous causer beaucoup de tort. Avez-vous songé que vous pouvez nous créer de gros ennuis ? Nos clients et nos fournisseurs habituels se tiennent sur la réserve… » (Il se disait qu’il pouvait sans imprudence avouer de telles choses, les gens du Conseiller les devinant sans peine.)
— Je n’ai pourtant pas affaire avec vous à des gens malhonnêtes, poursuivit-il ; votre journal semble fort impartial pour tout ce qui ne nous concerne pas. J’en déduis que vous vous laissez égarer par votre correspondant et je demande à votre droiture de cesser une campagne qui nous est si préjudiciable.
— C’est une campagne de salubrité publique, vous n’êtes pris qu’à titre d’exemple, répondit l’athlète qui bouchonnait avec vigueur son thorax poilu. D’ailleurs, elle intéresse nos lecteurs.
— Nous y voici », pensa Blinkine, qui reprit tout haut : « Je comprends fort bien que vous envisagiez ce côté de la question et je me rends compte que vous avez dû à cette originale Tribune Libre et à cet Œil providentiel l’essentiel de votre succès ; je comprends aussi que vous n’y vouliez pas renoncer aisément en ce qui nous concerne, votre publicité s’étant faite ainsi sur notre dos ; mais je suis prêt à vous dédommager de ce sacrifice…
— Rien à faire, répondit dignement le costaud ; la maison est honnête. D’ailleurs, l’Œil a écrit lui-même, il y a deux ou trois jours, qu’il ne parlerait plus de vous ; que voulez-vous de plus ?
— Il l’a écrit, il l’a écrit, maugréa Blinkine, mais s’il lui plaît de recommencer, insérerez-vous ?
— Certainement, répondit Monsieur Duchamp avec simplicité, notre journal a trop le respect de la Vérité pour la bâillonner. Excusez-moi, ajouta-t-il en consultant sa montre, c’est l’heure de mon assaut de boxe, je vous salue.