Blinkine, en se retirant, le vit aux prises avec un mannequin à ressorts qui recevait et rendait de formidables coups. Il s’en alla tout pensif.
Il n’arrivait pas à comprendre d’où venait l’attaque ; il se sentait désorienté totalement et même se demandait si vraiment l’Œil était une invention, s’il n’existait pas quelque part un financier retiré de la bagarre, suivant les affaires en dilettante, et qui avait décortiqué la société Bordes parce que le destin la lui avait présentée ; puis, il portait ses soupçons sur des concurrents jaloux sans rien qui les pût fixer ; nul indice qui le mît sur une piste. Il songea bien à Bernard, mais le jeune homme devait à l’heure actuelle se sentir dans une situation assez difficile et ne penser qu’à ses asphaltières. « Cela me rappelle qu’il me faut 300.000 frs pour le 28 Avril, se dit-il. Un autre sujet de tracas. » Cette somme qu’il fallait verser au Département du Puy-de-Dôme, la trouverait-il ? Il ne voyait aucune grosse rentrée ; il avait compté sur les dépôts mais les clients de sa banque qu’il connaissait presque tous en effectuaient le retrait sous des prétextes divers depuis la campagne du Conseiller. Pourtant, cette somme versée, c’était le Syndicat des Propriétaires de carrières embouteillé, obligé de faire amende honorable, la situation renversée dans le Puy-de-Dôme, une superbe affaire en mains ; sans compter l’agrément d’une belle vengeance sur Bernard à prendre et à savourer. Mais on était au 27 Mars, il n’y avait plus de temps à perdre. Et d’autre part, qu’allait-il raconter à ses actionnaires à l’Assemblée Générale Ordinaire du 30 Mars ? Dans quel état d’esprit allait-il les trouver avec ces saletés d’articles du Conseiller ? Il rentra chez lui perplexe.
Il y trouva une lettre de Bordes qu’il dut relire tant il craignit d’avoir mal compris d’abord :
« Messieurs, disait cette lettre, nous recevons de la Compagnie de navigation Transoceanica, dont le siège est à Caracas et qui a un bureau à Paris, 28, chaussée d’Antin, une lettre dont vous trouverez inclus copie. Vous y verrez qu’il s’agit de l’achat par cette société de dix de nos voiliers à un prix à débattre. Nous sommes fortement d’avis que, si la chose est possible, il y a lieu de réaliser cette vente pour acheter immédiatement un ou deux vapeurs dont nous ne pouvons véritablement plus nous passer. Nous vous signalons à ce sujet que les Chantiers de l’Atlantique ont actuellement à flot au point d’achèvement, deux vapeurs qui leur ont été laissés pour compte par l’Union Pétrolifère de l’Oural présentement en déconfiture. Nous pensons qu’il serait bon de lier ces deux affaires et de les négocier aussitôt ; en dehors de l’excellente raison que constitue la nécessité d’améliorer notre formule d’exploitation, vous n’ignorez pas qu’il en est une autre : celle de mettre un terme aux bruits fâcheux qui courent sur notre société, bruits qui ont fait tomber le titre à 800 en moins d’un mois. Un contrat tout prêt soumis à l’Assemblée Générale de fin mars serait d’un excellent effet.
Si vous croyez que ma présence puisse vous être utile, je serai à Paris sur un simple télégramme de vous.
Signé : Bordes.
P. S. — Bien entendu, vérifiez la solidité financière des acquéreurs éventuels. »
La lettre de la Compagnie de Navigation disait :
« Messieurs, nous avons été avisés par notre Ingénieur Conseil que vous disposiez d’une flotte de voiliers dont vous pourriez distraire une dizaine pour les remplacer par des vapeurs. Nous-même serions acquéreurs de voiliers pour transporter des guanos entre Caracas et Glasgow. Si la question vous intéresse veuillez nous le faire connaître aussitôt.
Signé :
L’Administrateur-Délégué :
Illisible. Le Directeur :
Illisible.P. S. — Nos références financières : Colombian Bank Cie Ltd, 8 rue Royale, Paris ;
Notre bureau de Paris : 28, chaussée d’Antin.
Notre bureau de Caracas : 32, Calle Nacional.
Adresser la réponse à notre bureau de Paris. »
Blinkine eut un éblouissement. Était-ce possible ? Un acheteur pour ces dix voiliers, mais c’était deux à trois millions de trouvés, la Cie Bordes enrichie de deux vapeurs, la trésorerie assurée, l’affaire du Puy-de-Dôme dans le sac et les ailes coupées au Conseiller.
Il attendit avec impatience Mulot. Celui-ci, après le sursaut de joie immédiat, déclara :
— Très joli, tout cela. Mais Bordes a raison. Il faut voir ce que c’est que ces Vénézuéliens. J’ai une idée. Je connais un gros commissionnaire en marchandises, un nommé Tagnès, qui a fait longtemps toutes les côtes de l’Amérique du Sud et qui n’ignore aucune des particularités ni des personnalités importantes de ces pays-là. Il faudrait l’emmener avec nous. Il confesserait les paroissiens ; on verrait tout de suite à qui on a affaire. Vous-même, avez-vous un œil à la Colombian Bank ?
— Notre comptable y a peut-être des camarades.