— Ah ! je veux bien, s’écria Bernard avec chaleur. Tu as ton billet ?

— « Mais non, mon amour. » Elle rougit et se reprit : « Veux-tu t’occuper de tout ?

— Si je veux !…

Il l’embrassa de nouveau, tout plein de joie à l’idée de ce voyage avec elle. Le soir, au dîner, il annonça aux Orsat qu’il allait être absent deux ou trois jours ; un voyage d’études pour une affaire qui pouvait être intéressante. Il fallut quelque diplomatie pour empêcher Reine de venir l’accompagner à la gare et Mr. Orsat de se distraire en faisant avec lui ce déplacement. La jeune fille tout attristée par ce départ eut quelques larmes qui touchèrent Bernard ; il la considéra avec tendresse ; elle était parfaite : douce, intelligente, soumise, et jolie avec cela ! Comment ne l’aimait-il donc pas ? Vainement il cherchait en lui cet accès, cet élan qui le jetaient tout brûlant vers Angèle. Mais il ressentait en revanche une affection lentement et chaque jour accrue. Il embrassa longuement sa fiancée avec une gratitude et une sincérité telles qu’elle parut en sentir le goût ; elle se dégagea un peu et livra à ses lèvres des yeux encore humides dont il but les larmes qui contentaient son orgueil. Elle serait restée ainsi contre lui sans que le temps lui parût s’écouler ; il fallut que les parents les appelassent au salon pour le café.

Il passa la journée du lendemain en courses avec Angèle ; elle avait besoin de menues lingeries et il voulut l’accompagner dans les magasins. Mais il ne savait plus se contenter pour elle du nécessaire ; il désirait qu’elle fût la plus belle possible, commit des folies, acheta tout ce qui la tentait. Ils entrèrent chez un bijoutier et il fallut qu’elle acceptât, mi-rieuse, mi-fâchée, un collier, un bracelet, des boucles d’oreilles, une magnifique bague ; elle dut les mettre séance tenante et sortir à son bras parée comme une idole. Ils ressentaient tous deux à la fin de la journée une fatigue et une sorte de griserie ; elle s’arrêta un instant au milieu de la foule : que de bruits, d’agitations et de lumières ! et elle allait partir, laissant pour toujours Bernard parmi les tentations de cette énorme ville avec les débris de son propre cœur. Elle se sentit poignardée par un regret, mais se surmonta, eut la force de sourire : « Je comprends pourquoi le Père désire que tu viennes jusqu’à la Commanderie », dit-elle.

— Mais pourquoi donc ? demanda-t-il.

— Tu verras, tu verras…

Quand ils entrèrent chez Abraham, celui-ci était aussi en tenue de voyage ; il répondit en quelques mots à leur interrogation muette :

— Il me semble que je ne pourrais plus rester tout seul ici ; je compte aller faire une longue retraite à la Trappe de Cerdans ; le Prieur m’a écrit que, sur la recommandation du Père, il me recevrait volontiers quand je voudrais ; je partirai ce soir par la gare de Lyon.

Après le dîner, la femme de chambre s’en fut quérir deux fiacres ; tous trois se firent leurs adieux devant la porte. Ils étaient très émus. Il leur semblait bien se trouver à ce relais où, suivant le mot de Byron, les Destins changent de chevaux.