Bernard avait réservé un compartiment dans le train qui les emmenait vers le Rouergue ; quand elle y fut montée, droite sous la lumière des plafonniers, il la contempla avant de monter à son tour, il s’oubliait sur le quai de la gare ; elle était plus belle que jamais elle ne l’avait été, encore pâle de sa longue souffrance et les yeux un peu fiévreux : sa grossesse commençante demeurait inapparente, recélée dans la profondeur des flancs robustes faits pour la maternité ; les longues lignes sveltes qu’il aimait, le fuseau splendide des jambes et des cuisses, la divine amphore du buste, la ligne d’aile des coudes élevés tandis qu’elle ôtait son chapeau, le firent trembler d’amour ; elle le pressentit, elle lui sourit de ses dents pointues, de sa prunelle lumineuse sous l’oblique sourcil de faunesse. Il monta enfin ; le train s’ébranla.

Il se voulait un souvenir parfait de ces dernières heures. Il voulut lui ôter lui-même ses longues bottines, la chausser de ses mules après lui avoir baisé les pieds avec ferveur. Mais il tenait à ce que sa pudeur religieuse ne fût point offusquée et il se détourna, plongé sans affectation dans la lecture des journaux, tandis qu’elle se délaçait. Elle savait à quel point il aimait être son serviteur pour ces offices intimes, elle comprit combien il lui en coûtait de s’en priver et elle lui en sut gré. Mais quand elle fut allongée sur sa couchette, il disposa sous sa tête les oreillers, étendit sur elle les couvertures puis, ayant jeté à terre quelques coussins, il s’assit, la tête à son chevet, le visage tout près du sien.

Tous deux, un instant, songèrent à leur premier voyage, au départ de cette même gare, à la ruse qui avait décidé de leur aventure ; mais ils n’en parlèrent point. La lassitude de la journée s’appesantissait sur eux ; ils causèrent un instant avec une douceur fraternelle, puis s’endormirent ensemble sans presque s’en apercevoir. Le lendemain matin, vers les six heures, ils arrivaient en gare de Capdenac quand Angèle, debout et prête depuis un moment, éveilla Bernard. Ils devaient changer de train, prendre une ligne transversale, qui les mènerait au milieu du Causse de Ségala, en plein Rouergue. Il consulta son indicateur :

— Nous ne sommes pas très loin de Saint-Circq-la-Popie, ne put-il s’empêcher de dire.

Elle répondit tristement :

— Oui. Mais nous allons du côté opposé.

Leur vie présente n’était séparée, dans l’espace et le temps, de la vie qu’ils regrettaient que par quelques mois et quelques kilomètres qui suffisaient à définir une éternité. Comme autrefois, tous deux à la portière contemplaient le paysage ; le Quercy cédait au Rouergue ; la figure de la terre n’était plus la même mais les dispositions de leur cœur surtout avaient changé ; de leur cœur désormais contracté, désireux d’amour peut-être, mais résigné à l’apaisement. Les champs et les landes glissaient sous leurs yeux leur offrant des lignes nobles sans secousse comme sans mollesse ; à l’horizon les collines formaient un beau trait continu, frangé d’argent, une arabesque divine qui enlaçait leur esprit. Le passage entre les monts se faisait avec des inflexions si pures qu’ils y découvraient une sorte de tendresse comme celle d’un aveu. Bernard remarqua au flanc d’un mamelon un chemin blanc bordé de trembles suspendu en volutes parfaites au creux de ces ravins. Il le montra à Angèle.

— Quel modeste agent voyer, lui dit-il, a défini cette courbe idéale ? Le Nôtre l’eût aimé.

Il s’étonnait qu’on distinguât si peu de cultures.

— La terre est assez rebelle par ici, répondit Angèle, alors les hommes la respectent.