— C’est vrai, l’homme ne violente que pour son profit. Mais vois comme ce pays a de la majesté, à vivre ainsi à son gré sans souci de nous.
Les herbages, le feuillage verni des pinèdes tissaient une tunique à peine mouvante sous les souffles du matin. Quelques roches abruptes se coupaient de paliers tout glissants d’une herbe qui en adoucissait les contours. Les premiers rayons du soleil donnaient à leur mousse une tendre couleur de rose qui émouvait le cœur. Cette paix, cette mystérieuse discipline des solitudes les pénétrait.
— Peut-être, se disait Bernard, tout cela nous eût-il paru exaltant il y a quelques mois ?
Le train s’arrêta, ils descendirent dans une solitude de craie ; la voiture commandée la veille par télégramme les attendait. Un cocher en blouse bleue, à grand chapeau de feutre velu, chargea leurs bagages.
— Eh ! leur dit-il, en tirant sur son brûle-gueule, vous menez le printemps. Regardez ce coquin de soleil qui se lève dans des draps blancs ce matin ; journée de mariés ; le temps sera joli avec un peu de vent quercynois avant midi et d’autan ce soir ; jolie chance pour tous, les bêtes vont bien trotter.
Il rassembla les guides :
— Dans trois heures, on sera à la Commanderie.
Il claqua de la langue : Youp ! Les trois chevaux fringants, couverts de sonnailles, s’ébrouèrent.
— Youp, qué disi, millo dious !
Les chevaux secouèrent leur crinière, humèrent l’air frais, partirent d’un jarret nerveux. Ils hennissaient dans le matin. Ils semblaient jouir d’être si vifs, si alertes, la joie physique était leur passion. La route sèche, dure et blanche résonnait sous leur trot. Le cocher chantait à pleine gorge dans son patois.