Tout contre Bernard pelotonnée, Angèle ouvrait des yeux pâles sur ces Causses désolés. Le sol y était couvert d’une herbe maigre. Parfois apparaissaient de grands troupeaux. La silhouette des bergers variait sur la lividité de la terre. Les arêtes des croupes décharnées dessinaient l’ossature du pays avec vigueur.

— On dirait qu’il va nous montrer son squelette, tout à l’heure, remarqua Bernard.

Il n’en dit pas davantage. Ces troupeaux anonymes semblables à tous les troupeaux qui, dans le cours des âges trouvèrent une maigre et odorante nourriture dans ces pâturages, ces bergers à cagoule, ce sol chauve et ridé, ce silence infini où les grelots de l’attelage créaient une onde sonore aussitôt étouffée, tout donnait à ces lieux l’accent de l’impérissable, tout suscitait en lui l’idée de l’éternité. Que pesaient-ils ? Qu’était leur petite aventure ?

— Une seule chose est nécessaire, prononça Angèle avec accablement.

— Je commence à comprendre l’idée du Père Régard, répondit-il.

— Tu n’as pas fini de comprendre, mon pauvre Bernard !

Ils ne dirent plus rien jusqu’au moment où ils virent à l’horizon les murailles de la Commanderie surgir des solitudes. Elles dressaient sur un plateau balayé des vents leurs tours carrées d’architecture militaire. La neige et le soleil, toutes les ardeurs torrides ou glacées des cieux rouergats avaient mordu les charpentes, tourmenté les capuchons d’ardoise. Disloqués et dans une posture gémissante, ils semblaient vouloir tourner, accompagner le soleil dans sa course.

— Qu’est-ce que c’est donc ? demanda Bernard.

— C’est la cité des Templiers », répondit Angèle. Elle lui expliqua. Des moines impérieux étaient venus là, dont l’ambition était de durer et qui avaient ouvert rudement le flanc des collines pour ériger ces bastions. Leur masse taciturne dominait l’horizon pour la durée des siècles, de toute la hauteur de ce dessein qui les hante et qui ne sera jamais réalisé.

En approchant du plateau, posé sur le désert comme un dolmen, ils distinguèrent, tout accroupie et comme apeurée, l’église transie qui abrite dans ces pays les rêves du paysan. Elle était aussi bâtie des lourdes pierres de la montagne, petite et sans doute sombre, avec l’air d’une crypte. Bernard comprenait vaguement que cette crypte était un refuge et que peut-être les espoirs de tant de générations l’emplissaient de sérénité. La voiture monta par les rues. Les maisons étaient séparées par des enclos ; le courtil, la grange, l’aire, le cellier et les étables formaient à chacune son petit royaume.