— Mon père habite tout en haut, dit Angèle, dans la Commanderie elle-même.
La voiture montait toujours, elle passa devant de vieilles demeures, traversa des placettes plénières qui faisaient un palier et où devaient se tenir les marchés. Ils contournèrent la colline. Du versant opposé à celui par où ils étaient arrivés, le site était tout autre. Une faille profonde de schistes et de gneiss s’ouvrait dans la plaine ; du côté de la bourgade, elle offrait en molles pentes au soleil des vignes étagées, des blés naissants, des châtaigneraies. La rivière du Viaur coulait avec rapidité deux cents mètres plus bas et ronflait sur la digue d’un moulin ; en face, un chaos de roches déchiquetées, une ruine féodale sur un éperon, l’ouverture béante de quelques cavernes créaient un monde sauvage où l’on apercevait, minuscules fourmis, des gamins qui se poursuivaient et jouaient sans doute aux pirates et aux brigands.
La voiture passa sous un porche à mâchicoulis, traversa une aire herbue où picoraient des poules et s’arrêta enfin dans une cour. Ils descendirent. Le cocher claqua du fouet. Le père d’Angèle parut en compagnie de la servante et des valets. Ils enlevèrent les bagages tandis que Bernard payait son conducteur. Ils rentrèrent dans la maison.
Quand Bernard y pénétra à son tour, il reconnut la femme qui accueillait Angèle par des questions et des tendresses ; c’était la tante Rose, celle qui la conduisait autrefois aux bains de mer ; elle fut ravie qu’il le lui dît : « Et moi, s’écria-t-elle, qui croyais avoir tellement vieilli avec mes douleurs !
— Vous avez des douleurs !
— Hélas ! doux Jésus, sans quoi vous pensez bien que je serais venue à Paris soigner cette petite quand elle est tombée malade. Tu ne te ressens au moins de rien, petite ? Bon. Heureusement. Mais tu avais bien besoin de revenir à Paris pour prendre tes malles après le départ de François ! Est-ce qu’on ne te les aurait pas envoyées ? C’est une enfant, toujours une enfant ! Encore heureux qu’on l’ait soignée comme il faut et si bon marché à cette clinique où elle était ! et que vous êtes bon de l’avoir accompagnée, Monsieur, elle aurait pu être malade de nouveau dans le train. Elle est bien pâlotte…
Bernard songeait : « que de mensonges il a fallu pour tranquilliser cette pauvre femme ! »
— Mandine, conduis donc ce Monsieur dans sa chambre » dit la tante Rose. Il monta, par un vieil escalier sculpté, jusqu’au premier étage, suivant la servante ; le plancher, la rampe, étaient en chêne noir ; sur le palier, de grandes armoires en noyer ciré luisaient dans l’ombre. Plusieurs portes s’ouvraient sur ces pas-perdus. Mandine poussa l’une d’elles et Bernard se trouva dans une pièce ronde, haute, voûtée, éclairée par une immense baie à meneaux croisés par où on ne voyait que le ciel. Il s’approcha de la fenêtre ; l’air du printemps pénétrait avec la lumière du soleil. Il se pencha et vit au-dessous de lui, très bas, les pentes qui dévalaient vers le Viaur, plantées de vigne et de coudriers.
La servante lui expliqua :
— Ça fait toujours drôle aux invités qui viennent dans cette chambre pour la première fois ; parce que, vous comprenez, la maison est adossée aux vieux remparts ; alors il y a deux tours censément qui sont dans la maison ; au-dessous de cette chambre, au rez-de-chaussée, il y a la chambre de Madame Rose, dans la tour aussi, puis le couloir, et dans l’autre tour la chambre du maître.