Mais malicieusement, Bernard ajoutait :
— A moins que vous n’ayez conscience de n’avoir encore examiné que trop superficiellement l’affaire et que vous ne vous rendiez compte de la possibilité de trouver quelque moyen en approfondissant votre idée. Car, évidemment, une telle combinaison est extrêmement belle ; on en voit peu dans les grandes affaires qui soient comparables à celle-là comme rendement.
— Je le pense aussi.
— Oui. Réflexion faite, cela vaut la peine que vous étudiiez un peu ça.
— Mais vous-même qui avez l’habitude de ces choses, vous ne pouvez pas me donner un conseil ?
— « Enfin, se dit le jeune homme, il y est arrivé tout de même. » Il répondit : Un conseil, un conseil, quel conseil voulez-vous que je vous donne ? Je vous indique la combinaison et encore gratuitement, souligna-t-il, mais je ne réfléchis pas pour les affaires des autres ; j’en ai bien assez de réfléchir pour les miennes. Enfin, écoutez, j’y penserai, je verrai, si par hasard une idée me venait, je vous la communiquerais.
Mauléon le remerciait avec chaleur ; ils rentrèrent et ne parlèrent plus de la question ce soir-là. Après le dîner ils restèrent tous les quatre à bavarder. Minuit arriva sans qu’ils s’en fussent aperçus ; Angèle remit à Bernard un chandelier de cuivre, alluma la bougie avec un brandon pris entre les chenêts. Il les salua tous trois, leur souhaita bonne nuit et monta dans sa tour. Il se dévêtit, passa sa robe de chambre. « Que fait donc encore Angèle en bas ? » se demanda-t-il. Il ouvrit la fenêtre. C’était décidément le printemps. Une ardeur amoureuse le calcinait : « Il faudra que je l’embrasse quand elle montera », se dit-il. La brise tiède le caressait. Il aperçut à la fenêtre de Mauléon la clarté de la bougie qui s’éteignit presque aussitôt : « Le brave homme se couche », pensa-t-il. Au-dessous de lui, une lumière se déplaça, remuant de grandes ombres : « Voilà la tante Rose qui rentre dans sa chambre ; elle a dû s’attarder à tout ranger avec Angèle. » Le désir le secoua : « Angèle va enfin monter. » Mais l’espagnolette grinça ; la tante ouvrait la fenêtre ; il l’entendit dire : « comme il fait doux !… » Puis il perçut un chuchotement ; il prêta l’oreille mais ne put rien saisir pendant un moment. Il comprit que sa maîtresse était encore là et qu’elles parlaient toutes deux à mi-voix ; sur ce ton affaibli les timbres se confondaient. « Que disent-elles ? » se demandait-il très intrigué ; il écouta encore de toute son attention et enfin il distingua : « Reine du Ciel… Tour d’Ivoire… Arche d’Alliance… Maison d’Or… Priez pour nous… Priez pour nous… » Les deux voix se répondaient plongeant dans l’abîme de la divinité ; il releva la tête vers les étoiles silencieuses. Il ferma la fenêtre, éteignit la bougie et se mit au lit.
Il devait reprendre la voiture le lendemain à neuf heures. A sept heures et demie il était debout. Il s’habilla rapidement, boucla sa valise ; il resta un moment pensif à la fenêtre ; le temps s’était assombri, les nuages cachaient l’aurore, mais le paysage immobile conservait sa lividité et sa muette grandeur ; il revint à son bagage, désœuvré, hésitant, obsédé d’une pensée informulée ; il s’accouda de nouveau à la croisée et s’oublia dans une contemplation mélancolique. La pendule sonna, il se retourna brusquement : huit heures et demie ! il ouvrit la porte ; dans l’ombre, une forme qui semblait attendre se jeta vers lui, un visage trempé de larmes toucha sa joue, des lèvres se collèrent aux siennes, les gémissements étouffés, les sanglots qui secouaient le corps délicieux le firent trembler. Mais un pas résonna dans l’escalier ; ils se disjoignirent, elle regagna sa chambre sur la pointe des pieds tandis qu’il descendait. Ainsi à peine avaient-ils eu le temps de s’embrasser sans pouvoir même prononcer une parole.
— « Je venais vous appeler », dit Mauléon, car c’était le bruit de ses pas qui les avait séparés. « Je craignais que vous ne vous fussiez oublié. »
— Eh ! c’est qu’alors je serais furieusement en retard !