Tandis qu’il déjeunait, Bernard écoutait son interlocuteur et attendait avec impatience qu’il abordât la question qui leur tenait au cœur. Après mille circonlocutions que le jeune homme ne paraissait pas comprendre, écoutant d’une mine candide et sans avoir l’air de chercher plus loin, Mauléon se décida tout à coup.

— Avez-vous, demanda-t-il, songé à ce dont nous avons parlé ?

— A quoi donc ?… Ah ! oui, l’irrigation. Excusez-moi, je n’y étais plus. Je vous dirai aussi qu’hier soir, après cette nuit de wagon, j’étais très fatigué ; je me suis endormi sitôt au lit pour m’éveiller à l’heure que vous savez… Mais que voulez-vous que je vous dise ? Formez une Société si vous n’avez pas d’argent.

— Ce n’est pas possible, cela, il faudrait des gens de loi et ils nous mangeraient tout le grain pour ne laisser rien que l’herbe.

— Réunissez-vous à quelques-uns et faites, entre amis, un petit contrat sous seing privé.

— Ça non plus, ça n’irait pas. Il ne faut pas trente-six têtes dans des affaires comme celle-là ; on perdrait le plus clair du temps et du bénéfice à se chamailler.

— Écoutez, il n’y a alors qu’à faire en sorte d’avoir le moins d’argent possible à débourser si vous voulez agir seul. Tâchez d’obtenir sur le moulin et les terrains des options de très longue durée, un an si possible ou deux ans ; quitte à payer ces options une centaine de francs de plus. Cela vaut bien cinq ou six cents francs, mille francs les deux ; vous pouvez bien disposer de mille francs ? Bien sûr. Demandez un devis à un spécialiste de travaux hydrauliques ; je vous donnerai quelques adresses tout à l’heure. On vous enverra un ingénieur ; on vous soumettra des plans tout faits gratuitement. Vous choisirez tout seul celui que vous voudrez pour l’irrigation. Pour l’électricité il faudra naturellement que vous ayez l’accord de la commune. Mais commencez par l’irrigation. Faites-vous donner des termes de paiement échelonnés sur de longs délais pour tous ces achats. Vous pouvez ainsi arriver à vous contenter de débourser dix mille francs en deux ans ; le surplus sera payé par les rentrées de votre affaire. Eh bien ! dix mille francs en deux ans, sapristi, vous en disposerez bien tout de même.

— Certainement oui.

— C’est donc plus simple que nous ne pensions. Allez-y comme ça. Et si vous avez besoin d’un coup de main, d’un renseignement, d’un appui dans quelque administration, et même, ma foi, de quelques billets de mille, comptez sur Bernard Rabevel.

— Ah ! Monsieur, je n’aurais pas osé vous le demander ; mais je n’aurais pas entrepris une affaire si difficile sans votre aide. Puisque vous me promettez de m’aider, je vais engager ça tout de suite.