— C’est entendu.

Le cocher arrivait, faisait claquer son fouet dans la cour. Mandine vint prendre la valise.

— Ainsi, dit Bernard, voici l’heure de mon départ. Adieu, monsieur Mauléon.

— Pas adieu, voyons, maintenant vous serez obligé de revenir, si ce n’est pas par amitié ce sera pour voir les travaux. Pas adieu, Monsieur Rabevel.

Angèle était immobile dans l’encadrement de la porte. Il comprit qu’elle devait avoir entendu. Il répondit :

— Pas adieu, pas adieu. Eh bien ! alors, au revoir, si rien ne doit m’interdire le retour.

— Qui aurait assez de cruauté pour vous l’interdire ? demanda Angèle d’un ton qui voulait être badin.

Mauléon était déjà dans le couloir. Bernard se pencha sur les mains de la jeune femme, les baisa longuement. Et elle à voix basse répétait : « Assez de cruauté, assez de cruauté pour vous l’interdire… » Elle répéta encore : « Assez de cruauté… » Puis, enfin sans force : « Assez de vertu… »

Une pluie froide commençait de tomber par larges gouttes fouettantes. Des nuages cuivrés s’accumulaient : « Aïe ! aïe ! fit Mauléon, la grêle qui arrive. Excusez-moi. Il faut que je donne mes ordres aux valets. » Il s’en fut, en courant, vers les étables. Le chat miaula, violemment projeté d’un coup de pied. La tante Rose qui faisait ses politesses à Bernard se retourna suffoquée : « Doux Jésus ! c’est Angèle, voyez-vous ; elle qui ne brutalise jamais les bêtes. Qu’est-ce qu’elle a ? » Angèle se jetait dans l’escalier, hoquetante et sanglotante, incapable de se maîtriser plus longtemps : « Qu’est-ce qu’elle a ? » se répétèrent-ils tous deux ensemble en se regardant. Bernard tremblait qu’un soupçon n’effleurât la vieille fille. Il eut l’idée de dire d’un ton mystérieux : « Ah ! j’y suis ! » Et il reprit d’une voix insistante : « J’y suis, j’y suis. » — « Où avais-je la tête, fit enfin Rose illuminée, c’est l’héritier ! » Et elle le quitta, car le cocher s’impatientait ; de la porte, elle lui fit un signe d’adieu et rentra dans la maison. La voiture s’ébranla et il aperçut à travers les persiennes d’une fenêtre la figure du désespoir qui appuyait son front cadavérique sur les lames.

Livré à lui-même dans sa voiture, sans rien qui pût offrir un divertissement à ses pensées, un exutoire à sa révolte contre le destin, il se tenait immobile et rigide comme une momie, au fond du capotage. La grêle et la pluie mêlées, la tourmente de la nature ne dérivaient pas son esprit. Toujours se posaient avec la même rigueur les termes contradictoires du problème de son existence : Pourquoi tout s’opposait-il à l’épanouissement de ses désirs ? Tout : la société, les faits, les caractères, les institutions et même ses désirs eux-mêmes qui s’entredévoraient. Il ricana : « Et dire que j’ai pu croire à l’existence d’un dieu ! » Une irritation contre son impuissance, contre cet ensemble de causes obscures qu’on appelle la Fatalité, l’envahissait. Il sentait s’accumuler les signes intérieurs de ces terribles colères blanches qui le laissaient sans souffle. Pourvu qu’il pût rentrer à Paris ! Sa gorge se serra, il se devinait terreux, le sang fuyant sa face ; tous ses organes internes se serraient ou se dilataient ; une insupportable impression d’éclatement, d’étouffement, de déchirement le gagnait. « Je crois que je vais crever », se dit-il. Il remua vaguement, perdit l’équilibre et tomba sur la route.