A ce moment les chevaux étaient au pas, montant une côte. Le cocher sauta à terre immédiatement, cala les roues, ramassa le jeune homme qui ouvrait les yeux. « Un peu étourdi seulement ? rien nulle part ? marchez un peu, pour voir. » La pluie qui le cinglait le réveilla tout à fait. Il se sentait de nouveau dispos, revenant de loin : « Cet idiot m’a sauvé la vie », se dit-il. « Vous dormiez sans doute ? demanda le brave homme ; voilà comment les accidents arrivent. Vous seriez tombé dans la descente de Pézés, vous rouliez sous la roue et, de là, dans le ravin. Et le papa Binoche aurait fait connaissance avec les gendarmes. C’est comme ça ! » Bernard le regarda d’une manière singulière : c’était vrai cela ; le bonhomme répétait, un peu ahuri de ce regard : « C’est comme ça. » Alors le jeune homme tira de sa poche son portefeuille et lui remit un billet de cent francs. Le cocher changea de couleur, crut qu’il avait mal interprété ses paroles, refusa le présent. « Quoi, dit Bernard en gouaillant, tu veux dire que ma vie ne représente pas cent francs ?

— « Ah ! si c’est ainsi, fit l’autre, ça va bien. » Et il serra soigneusement le papier dans une triple bourse compliquée de boucles, de tirettes et de cordons.

Bernard remonta en voiture. Il était tout à fait remis ; vraiment ce choc énergique lui avait fait du bien. Il rêva un moment ; il se sentait peu de chose : « … Un grain de sable, une vapeur suffisent… » Il osa s’avouer que peut-être à cette heure la mort eût été préférable. Certes il se sentait fort ; il sentait qu’il réussirait dans ses entreprises ; mais cela même lui faisait peur ; il se savait prêt à tout, débarrassé de tous les vains scrupules ; les dernières pudeurs de son âme s’alarmaient avant de s’évanouir.

Le soir même, il prit à Capdenac le train pour Paris. Dans son compartiment il ne pensait déjà plus qu’aux nécessités de ses affaires. Angèle veillait, douce et déchirante image, mais derrière le voile des propositions urgentes qui s’offraient en foule à sa réflexion et à sa volonté. L’essentiel était décidé relativement à ses adversaires et à ses auxiliaires. Mais les détails ? En particulier, la conduite à tenir à l’Assemblée Générale du 30 Mars le préoccupait déjà. Il passa sa nuit de voyage à y penser.

Et ce 30 mars, en remontant les Champs-Élysées pour se rendre à cette réunion, tout avait été si bien préparé qu’il ne redoutait plus rien. Sa pensée retourna à Angèle ; il songea vaguement à elle sans que son esprit s’arrêtât à rien de plus précis que du chagrin et du regret ; mais l’espérance du succès dans la lutte où il se débattait contre Blinkine et Mulot, refluait jusque-là, tempérait sa peine. Il avait marché sans s’en rendre compte ; il se heurta à un attroupement. Il leva la tête et s’aperçut qu’il était arrivé.

CHAPITRE QUATRIÈME

Comme il entrait dans le manège où se tenait la réunion, Bernard fut abordé par Mazelier.

— Vous ici ! lui dit le Bordelais ; je suis ravi de vous revoir ; on nous avait dit que vous aviez définitivement quitté notre Société ; Monsieur Mulot à son dernier passage à Bordeaux nous a expliqué vaguement que vous vous intéressiez exclusivement à d’autres affaires qui absorbent tout votre temps.

— C’est presque vrai, répondit Bernard ; mais je vois votre Société dans de telles difficultés que je viens assister en dilettante à ses dernières convulsions.

— En dilettante ?