— Oui ; j’ai acheté deux actions ; elles ne coûtent pas cher, vous savez.
— Vous ricanez. C’est vraiment effrayant cette baisse. Et dire qu’on ne peut comprendre ce qui a déclanché la campagne contre nous !
— Moi, je ne vois pas de campagne. Je crois tout uniment que vous avez eu, je veux dire Blinkine et Mulot ont eu tort de répondre à un article initial du journal que vous savez ; article qui ne touchait pas la Société mais les touchait eux seuls ; c’est sur le dos de la Société que s’est opérée la bataille. C’est regrettable. Qu’allez-vous faire ?
— Eh ! que voulez-vous faire ?
— Oh ! moi, rien.
— Je veux dire : que croyez-vous qu’on puisse faire ?… Peut-être tout de même allons-nous avoir l’occasion de moderniser notre matériel et, ainsi, de clore le bec à nos assassins. Ah ! voilà l’état-major qui s’installe. Asseyons-nous, voulez-vous ?
Une cinquantaine de personnes remplissaient la salle. Tous petits actionnaires dont la mine inquiète apitoyait Bernard. Le bureau se constitua. Bordes présidait assisté de Blinkine, de Mulot et de quelques comparses vagues et muets. Quand les formalités d’usage eurent été remplies, Bordes prit la parole :
— Je n’ai pas besoin, dit-il, de condamner devant vous les calomnies dont on a rempli les colonnes de divers journaux. La comptabilité de notre société est claire, saine, vos commissaires le diront. Rien ne saurait prévaloir contre ce fait. Je n’ai pas besoin non plus de m’élever contre les sottises qu’on a imprimées au sujet de l’intrusion des banquiers dans notre administration. Ceux qui ont pu écrire de telles choses sont totalement ignorants de notre affaire et de notre manière de procéder. La maison Bordes n’est pas une société réellement anonyme, elle est une grande famille dont les membres travaillent dans la communion la plus parfaite. Nous pensons donc que vous renouvellerez le conseil sortant tout entier, et nous passerons tout à l’heure aux diverses résolutions. Je tiens à vous faire remarquer cependant que le léger fléchissement dans les bénéfices est normal en raison de la crise des frets dont tout armateur souffre actuellement, et ce fléchissement ne saurait justifier la baisse incompréhensible des titres, que rien n’explique, que rien d’honnête ne peut expliquer. Avant de passer au vote des résolutions, je vous dois de nouvelles explications sur certaines d’entre elles. Toutefois je donnerai volontiers la parole à ceux d’entre vous qui auraient quelques observations à présenter sur la gestion de la société et le rapport qui vous a été soumis.
Bernard leva la main.
— Je suis, dit-il, un modeste actionnaire et le plus modeste de tous probablement. Je ne viens donc pas avec l’intention noire de semer des embûches sous les pas d’un conseil d’administration que la possession d’un certain nombre de titres solidement tenus assure d’ailleurs de la pérennité. Il me paraît toutefois nécessaire de prononcer ici quelques mots.