« Je tiens à dire en effet au Conseil que les actionnaires qui savent lire un bilan n’ont plus aucune confiance en lui. Ce dernier bilan où l’on constate une descente toujours plus précipitée, un abaissement de 40% des profits sur le bilan de l’an passé, qui lui-même accusait une baisse de 30% sur le précédent, serait déjà fort attristant malgré l’euphémisme présidentiel du « léger fléchissement des bénéfices » ; mais ce bilan lui-même est truqué. Voyez en effet au poste Matériel figurer la somme de seize cent mille francs ; l’an passé, le même poste ne portait qu’un million…
— L’honorable actionnaire ignore sans doute que nous avons acheté pour six cent mille francs de matériel neuf cette année, dit Bordes.
— Je ne l’ignore point. Je conclus simplement que, primo vous ne prévoyez aucun amortissement cette année pour une partie de ce matériel, secundo que vous ne prévoyez aucun amortissement pour le matériel ancien. L’an passé, vous aviez acheté pour huit cent mille francs de matériel mais vous en aviez amorti immédiatement deux cent mille. Et vous amortissiez également pour deux cent mille francs d’ancien matériel. Donc, à la différence entre les bénéfices de l’an passé et ceux de cette année il faut ajouter 400.000 francs, ce qui indique une baisse réelle de 60% sur les bénéfices au lieu de la proportion apparente et mensongère qui semblerait résulter, à première lecture, de la comparaison des bilans. Il est impossible à un honnête homme d’accorder sa confiance à un Conseil capable de nous offrir des bilans si fallacieux.
— Monsieur, dit Blinkine, le Conseil ne vous a pas induit à établir des pourcentages ; il n’a pas jugé bon de faire des amortissements cette année et il a donné un bilan véridique en accord avec ses intentions. Cela d’ailleurs ne doit pas vous inquiéter à l’extrême car, si je me reporte au registre, je vois que vous n’avez déposé que deux actions.
— Mais, Monsieur, répondit Bernard, combien en avez-vous déposé vous-même ?
— Je pourrais vous répondre que vous n’êtes pas scrutateur et que cela ne vous regarde pas. Je vous dirai néanmoins que je possède pour ma part vingt actions et que mon fils en possède quatre-vingts.
— Je représente plus d’actions que vous, puisque j’ai le pouvoir de monsieur votre fils.
— Comment dites-vous ? s’écria Blinkine, bégayant de colère.
— Oui. Le voici. J’ai jugé inutile de le déposer pour ne pas vous causer de désagrément, mais vous m’y forcez. Vous savez bien que votre fils ne vous l’a pas donné, vous comprenez bien qu’il a quitté Paris pour éviter une explication avec vous à ce sujet ? D’ailleurs, ce sont là des affaires particulières et assez ennuyeuses pour les tiers. N’en parlons plus. A l’avenir, Monsieur Blinkine, que cela vous revienne en mémoire et vous empêche de parler avec dédain à un actionnaire qui représente peut-être plus de voix que vous, bien que possédant personnellement moins d’actions.
— L’incident est clos, se hâta de dire Monsieur Bordes.