— Permettez, Monsieur le Président, reprit Bernard ; il n’est pas clos. Je représente ici, en dehors de mes idées propres et de celles de Monsieur Abraham Blinkine mon mandataire les sentiments de beaucoup d’autres porteurs d’actions. Ils sont comme moi dans l’impossibilité de faire prévaloir ces sentiments puisque leur vote qui vous blâmera ne saurait l’emporter sur la majorité que vous formez. Nous ne cherchons donc pas à remplacer ce conseil qui nous mène à la ruine ; mais nous désirons connaître comment ce conseil compte parfaire sa besogne, c’est-à-dire à quelle sauce nous devons être mangés. Satisfaction platonique, direz-vous. Oui, que voulez-vous, la seule qui nous soit permise !

Une rumeur approbative salua ce petit discours. Évidemment tous les petits actionnaires qui étaient là déploraient leur impuissance et cachaient mal leur colère. Bordes le comprit et répondit posément.

— Monsieur Rabevel, permettez-moi d’être surpris que la campagne à laquelle je faisais tout à l’heure allusion ait pu trouver chez vous une oreille complaisante ; vous êtes trop averti des affaires pour…

— Du tout, du tout, ne déplacez pas la question. J’ai suivi « la campagne » dont vous parlez, comme tout le monde, et j’ai été frappé au contraire de son ton impartial ; mais ce n’est pas cela qui m’inquiète ; ce qui m’inquiète c’est la diminution constante et progressive des bénéfices, le mouvement singulier de la trésorerie, la proportion énorme des frais généraux et des gratifications allouées à certains membres du Conseil que MM. Blinkine et Mulot me sauront gré de ne pas nommer, et enfin l’inertie de vos services. Je ne vois chez vous aucune initiative apparaître pour redonner à votre société le rang qu’elle avait auparavant.

— Votre critique tombe tout à fait à faux en ce qui concerne tout au moins le dernier point ; j’allais justement entretenir votre assemblée de nos nouveaux projets. Ces messieurs à qui vous venez de contester si acerbement quelques gratifications qui ne représentent guère que leurs débours, ont mis sur pied une magnifique combinaison que nous allons faire connaître à votre assemblée. Elle consiste à remplacer dix de nos voiliers du type Tourny par deux vapeurs faisant ensemble un tonnage sensiblement égal au tonnage total de ces voiliers ; et cela sans bourse délier. Voici comment : une compagnie sud-américaine, dont vous me permettrez de taire le nom pour l’instant, nous a proposé l’achat de ces dix voiliers et nous sommes d’accord, prêts à conclure au prix inespéré de deux millions.

— Très bien, dit Bernard sarcastique, mais que sont ces gens-là ? Ce prix mirifique vous sera-t-il payé ?

— Permettez, dit Blinkine, nous ne sommes pas des enfants, et nous n’avons pas de leçons à recevoir de petits jeunes gens. Nous avons pris nos renseignements et d’ailleurs nous exigeons près de la moitié du prix comptant, le privilège du vendeur nous couvrant largement pour le surplus. Que voulez-vous de mieux ?

— Je réserve ma manière de voir ; je regrette de n’avoir aucune confiance en vous.

— Je reprends, dit Bordes. Avec ces deux millions nous pensons pouvoir acheter la créance que possède un de nos grands chantiers navals sur certaine autre société d’armement actuellement en liquidation ; le gage de cette créance est précisément constitué par les deux vapeurs dont je vous parlais à l’instant et dont partie est payée ; je ne vous donne pas certains détails qu’il vaut mieux laisser ignorés. Vous comprenez aisément que, d’une part, l’acquéreur défaillant consente des sacrifices comme le vendeur ennuyé, en sorte que nous allons avoir pour ce prix un matériel qui vaut près du double. Au point de vue de l’utilisation nous pouvons considérer que, en raison du tonnage égal, ces deux vapeurs nous feront un service triple de celui des voiliers vendus. De plus, ils nous permettront de retenir ou de rappeler une clientèle pour qui la rapidité prime toute autre considération et enfin de prétendre à un taux de fret plus élevé que celui que nous pouvons actuellement exiger.

Mulot se leva.