Il semblait à Olivier que Rabevel eût créé une œuvre demeurée parmi eux et qui cherchait insidieusement leur âme. Quel cœur ne battait pas dans ce recueillement ! La société policée, pensait Olivier, est ennemie des effusions. Le silence pèse sur elle et les minutes vivantes en sont mortellement blessées. Le fantôme pourtant s’insinuait en vapeur subtile ; le vampire des anciens n’est-il pas un symbole troublant ? La parole ou le songe donne aux mythes une existence éphémère. Ces mythes, impalpables, ne cherchent-ils pas, dans notre sang, une vie réelle qui leur permette encore les affres ?

Tragédie, dans ce salon muet. Noë s’agita, puis courut à la fenêtre : « On étouffe, ici », dit-il. Il scrutait le parc.

— Voulez-vous sortir avec moi, Olivier ?

— Volontiers.

Le ciel et la terre semblaient déserts.

— Ce pauvre Bernard devient un démon, dit Noë en prenant le bras d’Olivier. La haine, l’amour, la crainte poussés au paroxysme dans cette seule âme, je ne sais quel désir de sang, quelle abjecte velléité de crime, cet ensemble de force et de sentiment ne peuvent appartenir qu’à un fou. Ne sentez-vous pas cela ? A quel moment la secousse d’une telle créature va-t-elle déchaîner ses sentiments effrénés ?

« Car n’en doutez pas, Rabevel se complaît dans ces imaginations farouches. La seule chose qu’il regrette de ces cauchemars c’est qu’ils n’aient pas de réalité. »

Des pas les firent retourner ; tout le monde avait quitté le salon. Marc les rejoignit ; et comme Noë lui demandait ce qu’il pensait de Rabevel :

— Qu’en dire ? répondit-il. Est-il autre chose que le vague reflet de sa terrible maîtresse ?

Ils retrouvèrent le groupe.