— La guerre n’a rien appris à personne, répondit Rabevel. Chacun y a exalté son goût de réaliser ses désirs les plus secrets. Croyez-vous que vous ayez changé ? Croyez-vous qu’Olivier ne soit pas redevenu ce qu’il était avant son départ pour Raïatea ? La fameuse génération sacrifiée dont vous parliez un jour et pour laquelle je fabrique des cercueils à gros bénéfice, croyez-vous que ses survivants aient moins de naïveté si nous n’avons pas moins de cynisme ?
Il eut un rire rapide.
— Je fais abstraction des modifications spirituelles causées par le déchet physiologique : blessures, fatigue, etc… Ah ! allez, vous êtes heureux que nous soyons encore là pour nous occuper des affaires publiques, nous, les forcenés, les affairistes, les jouisseurs, les ardents…
— Je vous plains, dit Marc.
Rabevel se méprit.
— Oh ! Mais nous ne sommes pas à plaindre. Les sentiments qui effraient vos têtes raisonnables sont notre raison de vivre ! Certains êtres possédés par ces sentiments ont mené la vie la plus âpre, la plus cruellement effective qu’on puisse imaginer. Si nous tendons à l’action par la vertu de notre tempérament, voilà les mobiles qui doivent armer notre bras.
— Vraiment, dit Marc, vous êtes impétueux. Avez-vous senti souvent passer dans vos cheveux le souffle de ces Furies ?
— Tout récemment encore, mon ami. Connaissez-vous le château de Blois ? Je l’ai visité il y a quelques semaines. L’opprobre vous y frôle. L’ombre du meurtre glisse sur les dalles. Les Italiens de Catherine y promènent leur sourire au vitriol. Le sang poisse les plinthes. Des armoires secrètes s’ouvrent dans les lambris, visqueuses de poisons. Quel aveu vais-je vous faire ! Je me suis complu dans ces salles et dans les évocations qu’elles m’imposaient. Des yeux partout postés, des pistolets braqués, des dagues nues derrière les tentures, quelle fureur de crime ! Mais quand la mort compte si peu, c’est donc que nos sentiments sont plus forts qu’elle ! L’ampleur de cette fugue me dépasse ; je la jalouse ; elle est sensible à ma jalousie et elle m’enlève et m’anime : Comprenez-vous que j’aie peur ?
Nul ne répondit.
Marc, immobile, offrait à la flamme du foyer la sérénité de son beau visage. Madame de Villarais et Eugénie s’absorbaient dans un menu travail de crochet. Noë dissimulait avec peine son mécontentement, tandis que Balbine jouissait en silence de cette gêne unanime.