— Allons donc ! Tu ne connais pas ma réalité à moi. J’y plonge chaque jour davantage ; si tu savais la saveur des humiliations et des désespoirs lorsque Balbine excédée me jette à la porte. Le frein rongé, l’excitation de l’esprit, les ruses, la haine et l’amour mêlés, quel nectar spiritueux ! Et puis la tristesse, le suicide proche avec l’envie de tuer et de mourir, la neurasthénie intermittente et l’approche de la folie, et les longues lettres où l’encre se délaye dans les larmes !
— Et vous me traitiez de neurasthénique tout à l’heure !
— Parce que tu ne sais pas l’être. Il faut savoir savourer l’amertume. Les cendres ont un goût puissant et âpre qu’il faut apprendre. Et surtout il n’y faut point rester ; lorsque, bouillonnant dans le cratère, les sentiments s’exaspèrent, j’ouvre le tiroir de mon bureau. Exténué d’émotion ardente, de plaisir aigu, la souffrance est un plaisir comme le froid est une brûlure ! Exténué, haletant, les yeux mi-clos, je tâte et je touche, soudain, tu comprends. — Oui, mon révolver, si froid, tu sais — le métal contre la peau moite — glacé, là sous ma main fébrile, c’est bon. Ah !
— Alors…
— La fièvre tombe quelquefois et, d’autres fois non. Je vais retrouver Balbine tremblant d’ardeur, de désir, de choses monstrueuses et jamais vues et je la supplie. Et j’ai ce révolver sournois. Elle crie. Ah ! mon cher, la vie pathétique qui roule à pleines volutes et m’enveloppe. On la sent alors. L’arme sous le nez de cette femme qui vibre avec moi et — comprends-tu ? — comme moi, oui, comme moi. — Allons-nous nous tuer ? Oui, sans doute. Non, peut-être. Un mot, un signe. Ce serait si merveilleux. Mais attendre. Recommencer encore. Elle va décider. Elle décide. Mot hypocrite : « Je veux bien te pardonner ». Elle sait que ce mot nous promet l’heureux recommencement, l’inextinguible jouissance. Une scène semblable avec des variantes nous reconquerra haletants, haletants. Il faut y croire. Allons ! et je l’embrasse. Elle m’injurie, m’accable de reproches, des mots canailles et hideux que nous aimons. Ce n’est pas artificiel mais nous en avons conscience. Nous connaissons l’avenir mais nous aimons le vivre et il ne trahit pas notre liberté. Je sais que mon pardon impose une rançon : les bijoux, la soumission, l’air de bête domptée mais en échange les voluptés apaisantes. Voilà mon bonheur qui s’attendrit et vive l’existence ! Balbine alors est l’ange le plus adorable.
— Eh ! là, arrêtons au bord du roman feuilleton.
— Arrêtons…
— Nous en sommes donc pour l’instant à la période roucoulante ?
— A la période roucoulante.
— Et jusqu’à quand ?