— C’est vrai, dit Olivier, j’ai déjà eu souvent l’occasion de le constater.

« Ainsi, depuis quelques jours une chose amère me pénètre. Elle s’inocule en moi par je ne sais quel sens. Le goût ni l’odorat n’en sont impressionnés et pourtant j’éprouve l’odeur et la saveur. Chose astringente, énervante, pénible ; une attention bizarre et douloureuse, une attente qui redoute un événement mais s’exaspère qu’il s’attarde. Et quel événement ! Mais je ne sais. Je flaire quelque chose d’horrible, la catastrophe, le sang près de moi peut-être. Et comme je le dis à Marc, il sourit : « Dieu merci, les pressentiments ne se réalisent pas toujours. Les tiens t’annoncent une dilatation d’estomac plutôt qu’un crime, c’est moins dangereux. »

Mais, Rabevel, tout de même surpris, le traita de pessimiste. « Tu deviens neurasthénique, dit-il. Viens avec moi au billard. »

Ils descendirent. Rabevel ayant fait servir des citronnades, riait, chantait, carambolait. Olivier le regardait sans bien comprendre cette agitation incohérente mais heureuse.

— Tu t’étonnes ? dit Rabevel. Vois-tu, c’est cela la vie. Des secousses successives et en sens contraires. Moi je ne suis plus d’aplomb. L’humanité normale se représente par un pendule dans la position verticale. Je n’y puis rester. C’est la stagnation cela, ce n’est pas la vie. Mettons le pendule en mouvement, et non par des oscillations timides, mais à toute volée. Il dépassera l’équilibre ! Comprends-tu ? Il dépassera l’équilibre : Voilà qui est beau et nouveau. Les esprits modérés, nous dirons les esprits bornés, ne voient que l’équilibre. Sottise. Nous dépassons cet état. De la dépression à la compression, du rire aux larmes, nous jouirons de nos facultés et nous connaîtrons tout le cercle sur quoi peut évoluer ce pendule qu’une main timide laissait reposer !

— Vous casserez la corde de votre pendule !

— Et qu’importe ! alors nous irons aux étoiles.

— Ou dans la boue, mon cher. Pulvis es…

— Eh bien ! je préfère que la corde casse sous l’effort, sous l’attraction de la force centrifuge qui sollicite les êtres en mouvement à l’appel de lois inconnues des créatures, astres ou dieux d’où émanent ces forces universelles auxquelles se soumettent hardiment les corps mouvants ! Je serai happé plus loin. Qu’est la chute sans grâce du poids immobile quand la corde casse rongée de vétusté ? Et pouvez-vous la comparer à ma trajectoire ?

— Vous vous grisez d’images. La réalité n’en est pas composée.