Le père Budel les avait rejoints.

— Il est l’heure, mes enfants. Au revoir, et revenez tous les deux, hein ? de temps à autre.

Sur la voie triomphale les canons dressaient leurs gueules ; Isabelle frissonnait en regardant ces captifs. Contre lui serrée comme une fiancée, muette, quelles pensées hantaient son esprit ? Il renonçait à les poursuivre et s’abandonnait à l’apaisement qui venait d’elle. Auprès de nulle personne au monde ce sentiment de calme, de repos, de confiance, ne lui était revenu depuis la mort de sa mère. Peut-être avait-il la même cause : cette certitude invincible d’une protection, d’une sécurité inviolable n’était-elle pas irrésistiblement émanée de l’affection supérieure qui l’enveloppait ? Un flux de gratitude jaillit en lui comme une source chaude. Mais il ne disait rien : Les paroles d’affection et de reconnaissance sont un tribut dont Isabelle ne voulait point. Il savait qu’elle attendait le jour où il lui apporterait en don son amour soudain épanoui.

Comme elle était proche de lui ! et pourtant il savait qu’il lui restait encore, pour être digne d’elle, à chasser de ses sens cette image impure de Balbine qui le hantait… Il n’osa pas lui révéler son départ si proche. Il lui dit qu’il s’absentait pour un mois, allant visiter quelques membres de sa famille dans le Rouergue ; il la retrouverait ; d’ailleurs Noë lui donnerait de ses nouvelles…

Isabelle écoutait, silencieuse. Elle devinait un mensonge dont le motif lui échappait à demi. Mais elle pressentait qu’elle ne serait pas remplacée, qu’elle avait la meilleure part dans ce cœur indécis et passionné ; elle se sentait soudain résolue à tout plutôt qu’à ne pas le conquérir tout-à-fait quand elle discernerait l’instant favorable.

L’impression que l’entrevue avec cette Isabelle (dont il jugeait le souvenir comme une image poétique assez pâlie dans sa mémoire et dans son cœur) laissa à Olivier fut une révélation pour lui. Du coup, il ne s’était jamais cru aussi désemparé qu’au moment où il fut près de s’embarquer avec Marc et le couple Rabevel. Ne laissait-il pas le véritable bonheur derrière lui sous les traits de cette délicieuse Isabelle ? Il se méprisa un peu. « Que suis-je ? pensait-il. L’autre soir, dès que Balbine apparut prête à être ma chose, mon désir s’est reporté tout de suite à mes compagnes de Raïatea. Auprès d’Isabelle, je ne pensais plus, dans la cour du Petit Palais, qu’à Balbine. Et maintenant que celle-ci va n’être séparée de moi que par les planches de quelques cabines, c’est à Isabelle que revient ma pensée. Que de faiblesse ! Ce séjour en Europe m’aura-t-il été inutile ou même néfaste ? »

Il s’étonnait que la guerre n’eût pas accru l’expérience des hommes ; il se sentait plus misérable, plus près de la terre qu’auparavant, par un affaiblissement du corps que n’avait pas accompagné l’enrichissement moral de la méditation ou de l’oraison ; son désarroi l’effrayait. Il redoutait le périlleux désir qui l’attirait vers Balbine ; il redoutait l’insensible ascension d’Isabelle dans son cœur. Il s’effrayait des lames de fond qui faisaient vaciller son sens moral et sa raison quand la trouble ardeur d’autrefois lui revenait sous le souffle de Rabevel. Ah ! que l’homme était peu de chose !

Bernard s’inclinait sur ce désarroi. Lui-même ne savait plus comment il vivait. Sa destinée lui paraissait manquée, peu à peu dissoute et il s’abandonnait à l’ardeur stérile. Il allait perdre son fils ? Soit. Que resterait-il dans sa vie ? De temps à autre il pensait à sa jeunesse… Que d’épaves… La pauvre petite Reine abandonnée, inconsolable, visitée par le seul Louis Gontil, son petit poëte misérable et charmant ; François mort, tué par qui ?… Angèle… tuée par qui ?… Il frissonnait, se sentait gagné par un désespoir total. Blinkine d’abord sauvé, retournant à son doute, par la faute de qui ?… et expiant au fond de quelque trappe les lancinations de son intelligence… Et son fils, ce pauvre Olivier… Il ne pensait même pas à son fils légitime, Jean, soigneusement mis à l’abri pendant la guerre et tué en sortant du théâtre par une bombe de gotha. Mais Olivier, son Olivier… Quel chemin suivait-il ? Et rien qui pût le retenir. En présence du jeune homme, il refaisait malgré lui ses théories élaborées avec complaisance, il les refaisait avec violence, horreur, sous la pression d’une invincible puissance, heureux de sentir un frémissement parent dans la chair de sa chair et ne résistant pas à la promesse de ce frémissement.

Ah ! certes, il savait bien que ces paroles déprimaient toujours Olivier, tant elles parvenaient à dissoudre sous les apparences de la raison les fondements mêmes de la morale et de l’entendement.

— Le bon sens nous incline à croire, lui disait-il un jour, que nul ne peut s’évader de lui-même. Le bon sens est peu de chose puisqu’il est à peu près le sens commun. Comment ne pas s’inquiéter des ondes qui nous effleurent, de l’extériorisation incontestable qui nous les fait percevoir ? N’y a-t-il pas une communication sans intermédiaire entre les parties les plus subtiles et les plus vagabondes de nos âmes ? Les faits les plus fréquents l’indiquent. Un malaise nous fait deviner le regard qui nous suit. Les sentiments puissants, la haine, l’amour à la veille de se traduire en actes dégagent des effluves. Les intentions de rapt ou d’homicide se traduisent même dans le silence. Plus d’une victime mue par l’aspiration secrète a saisi au vol en se retournant le poignet armé de la lame au moment où il allait s’abattre.