Il ne savait pas encore très bien expliquer pourquoi mais déjà on percevait sous ses mots et malgré leur maladresse, une nostalgie de l’infini, de la solitude, de la grandeur et de cette immense extension de la vie qui ne la distinguerait plus bien de la mort si l’intelligence ne la gouvernait avec sévérité.
— Un romantique, dit Reine, qui l’interrogeait avidement. Mais quel romantique musclé et contenu ! » Elle l’embrassa passionnément : « Qu’il me plaît, votre Olivier, chère Madame, que je le voudrais avec mon petit Jean ! »
Angèle comprit bien qu’elle était sincère ; elle leva les yeux, vit le visage radieux de Bernard, son œil aigu attaché sur elle ; elle se trouvait émue et tremblante ; elle avait un peu froid. Elle s’évada : « Nous avons le temps de songer à tout cela, dit-elle ; son père décidera en Septembre ce qu’il veut en faire ».
Elle commençait à pressentir que l’heure était venue où la lutte qu’elle redoutait tant depuis la naissance de cet enfant allait s’imposer à elle. Sous quelle forme et dans quels termes ? Rien encore qui pût la fixer sur ce point. Mais il ne faisait point de doute que Bernard n’abdiquait rien de ses prétentions, que le désir restait intact en lui malgré l’écoulement de douze années, que, d’autre part, son amour paternel était éveillé, surexcité par l’orgueil et qu’il tenait désormais doublement à la mère et à l’enfant en raison même de ce qu’il retrouverait de l’enfant dans la mère et de la mère dans l’enfant. Et voilà que, par surcroît, cette Reine s’intéressait à son petit, voulait le voir auprès d’elle ! c’était un comble ! Ah ! celle-là ! Angèle se rappelait le bref moment d’émotion qu’elle avait ressentie lorsque lui était parvenue la lettre imprimée lui faisant part du mariage de son amant. Quels sentiments subits de jalousie, de déchirement, de haine ! Quelle tempête ravageante tout à coup déchaînée ! Le prudent Rabevel s’était abstenu de lui écrire ; depuis douze ans elle n’avait rien appris que la naissance du petit Jean et toujours par cette voie quasi-anonyme des lettres de faire-part. Son mari lui avait bien décrit vaguement Madame Rabevel, mais sans insister autrement ; elle avait cru comprendre que Bernard n’avait pas trouvé le bonheur et que sans doute il ne l’avait pas cherché ; et une préoccupation sournoise, un sentiment bizarre et confus demeurait en elle-même depuis qu’elle s’était crue définitivement libérée de l’empreinte de son amant. A cette heure, elle jugeait avec une espèce de terreur désespérée que Reine ne tenait dans le cœur de Bernard qu’une place minime et que le fauve conservait sa liberté, son intégrité redoutable de puissance et d’appétit. Et elle n’osait pas descendre au fond d’elle-même pour se consulter. Rabevel l’observait, la devinait : « Il faudrait, se disait-il, que je pusse arriver à dissiper cette terreur méfiante… » Il cherchait… Il sut trouver.
Il sut arriver, de ces quelques jours passés à Paris et desquels le petit Olivier devait rapporter des souvenirs merveilleux, à faire pour Angèle le comble de la torture et de l’enchantement. Elle sortait parfois avec Reine, parfois avec son père, parfois avec lui, emmenant d’ailleurs toujours son fils qu’elle considérait presque superstitieusement comme sa sauvegarde. Elle revivait sa prime jeunesse et les souvenirs les meilleurs de ses amours en se promenant dans des rues jadis familières ; cette délicate provision de délices que constitue certaine forme de la mémoire lui permettait de jouir à l’extrême de son passé le plus aimé. Une crainte aiguë pourtant la traversait en flèche quand Bernard l’accompagnait, celle qu’il se permît d’un mot, d’un geste, d’empiéter sur son domaine intérieur passionnément gardé clos. Sa piété repoussait toute tentative avec horreur ; elle vivait sur le qui-vive ; et, par une contradiction naturelle, si elle souhaitait que la présence de Bernard fût innocente, elle s’avouait désirer cette présence innocente. Bernard se conduisait en grand frère ; pas un mot, pas une attitude qui pût rappeler le passé et entamer l’avenir ; pas même ces quelques intentions voilées par un regard ou une intonation, et dont elle avait eu tant de peur le premier jour ; et, bien entendu, rien qui fît allusion aux mots prononcés à voix basse ce même jour. Que de supplices exquis pourtant ! à certaines minutes, à ce moment, par exemple, où leur voiture s’arrêta (la gourmette d’un cheval s’était accrochée au timon, le cocher était descendu pour remettre les choses en ordre) sur le quai de l’Horloge, juste devant la porte de ce petit appartement d’Abraham où ils avaient passé ensemble des heures si douloureuses et si tendres, elle ne sut pas s’empêcher de le guetter. Qu’allait-il dire ? Mais il regardait paisiblement la rue. Elle crut d’abord à une sorte de manœuvre taquine ; puis à l’indifférence, à l’oubli ; elle poussa un soupir malgré elle, le cœur gros de tant d’ingratitude.
— Qu’avez-vous ? dit-il d’un ton étonné.
— Rien, répondit-elle, courroucée, rien du tout. Ne trouvez-vous pas que certaines femmes sont bien bêtes de se donner à des hommes qui se moquent d’elles ?
— A propos de quoi dites-vous cela, chère amie ? Vraiment, je ne vous comprends pas.
— Eh ! reprit-elle avec colère, regardez donc où vous êtes !
Il pensait : « La voilà, la vraie Angèle, la mienne ». Il se pencha à la portière :