— Vous dites ? demanda-t-elle d’un ton bref.

— Je répète deux vers qu’un poète nouveau, nommé Toulet, répétait à un autre poète de nos amis, Louis Gontil qui nous l’avait amené, il y a quelques jours…

Elle haussa les épaules ; le calme revenait ; les yeux violets, sombres dans la colère, pâlissaient insensiblement. Bientôt le visage de la sibylle redevint celui de Sainte Anne. Elle fit un mouvement suppliant, implora Bernard avec une sorte de pudeur timide et charmante : « Pardonnez-moi. » Et elle ne sut pas comprendre toute la difficulté qu’il avait en l’écoutant à maîtriser l’élan qui le poussait vers sa bouche, à lui dire d’une voix distraite : « Bah ! chacun a ses moments d’humeur. » Elle restait étonnée qu’il eût nommé moment d’humeur ce terrible et inconscient appel à la volupté dont elle ne se remettait qu’à peine. Elle se rencogna, inquiète désormais de l’indéfinissable sentiment qu’il éprouvait pour elle. Bernard concevait à peu près quelle sorte d’agitation bouleversait sa compagne ; il n’en était pas mécontent ; il n’y avait qu’à laisser germer, fleurir et mûrir une semence si prometteuse. Il s’appliqua à faire persister, pendant les quelques jours qu’Angèle devait encore demeurer, l’équivoque qu’il avait réussi à créer et qui la maintenait indécise. Il eut l’air de vivre dans une nonchalance d’où elle le tirait mais sans qu’il parût se rendre compte lui-même de la nature de l’influence qu’elle exerçait sur lui ; feignant l’hésitation, il la persuadait davantage de la sincérité d’un émoi qui se discernait mal lui-même et il l’entraînait à mettre fin d’un geste ou d’un mot à cet intolérable suspens ; il la jugeait d’après soi, la connaissant bien, sachant que ces situations irrésolues l’agaçaient à l’extrême et qu’elle en souffrait dans sa fierté d’autant plus qu’elle avait cru en arrivant avoir à se défendre contre des entreprises forcenées ; elle se trouvait sans s’en rendre compte dans une situation analogue à la situation de celui qui, montant un escalier obscur et se croyant à la dernière marche alors qu’il est déjà au palier, se jette de tout son poids dans un vide insoupçonné ; le sol résistant qui doit subir sa réaction lui est retiré, c’est son seul jarret qui plie et s’effondre en absorbant la force vive destinée à maintenir, sur la marche inexistante et dont il croit qu’elle s’est dérobée, le mouvement de sa masse…

Mais Bernard ne se contentait pas de la soumettre à ces excitations décevantes. Avec une finesse attentive qui éludait le soupçon de la plus légère affectation, il s’appliqua à faire à sa femme une cour discrète qu’Angèle crut surprendre et qui l’exaspérait : « Je ne sais pas ce que j’ai, se disait-elle le soir en sanglotant dans son lit, un mouchoir entre les dents pour étouffer les gémissements, je ne sais pas ce que j’ai. Qu’il m’horripile, mon Dieu, ce sale Bernard ! » Mais elle n’avait point de cesse que sa torture ne recommençât. Et elle se fit répéter avec des détails, à plusieurs reprises, les confidences que Bernard avait faites à Mauléon un soir que celui-ci était arrivé au salon juste à point pour surprendre, embrassant sa femme, Rabevel qui venait de rentrer avec Angèle. « Oui, je suis bien heureux, lui avait-il dit, j’ai connu, dans ma jeunesse, tant de coquettes et de soi-disant amoureuses qui ne savent pas ce que c’est que l’amour ! à qui il suffit de quelques années d’absence ou de quelques mots d’un curé pour renoncer sans regret aux douceurs du cœur ! Tu n’es pas ainsi, toi, n’est-ce pas, Reine ? » La jeune femme disait non et le croyait ; elle était heureuse, elle riait aux anges. « Ah ! un bon ménage ! » concluait le père Mauléon convaincu. « Oui, un ménage comme on en voit peu. » Angèle excédée et muette arpentait le parquet, ne tenait plus en place, filait soudain dans sa chambre, donnait libre cours à son égarement, répétant mille fois en grinçant des dents : « Ah ! ce qu’ils m’agacent ! ce qu’ils m’agacent ! » sans se préciser ce ils même pour elle seule, et finissait par s’écrouler anéantie, à bout de nerfs et de forces, dans quelque fauteuil.

Quand arriva l’heure de quitter Paris, ce départ lui fut un désespoir et un soulagement ; elle ne put dormir pendant toute cette nuit que dura le voyage ; elle ne cessa d’égrener son chapelet. Dès le lendemain de son arrivée à la Commanderie, elle s’imposa la fatigue d’aller à pied jusqu’à Bellecombe à sept kilomètres de là ; elle raconta en toute humilité au Père Blinkine les affres où elle se débattait. Le confesseur l’écouta avec patience mais il s’épouvantait en silence ; l’incurabilité de la vieille blessure si prompte à se rouvrir, à étaler de nouveau tant de venimeuses gangrènes génératrices de toutes les puanteurs prochaines du péché, ébranlait sur le moment sa confiance dans la grâce divine ; cette pauvre âme était pourtant pleine de bonne volonté, pourquoi Dieu l’abandonnait-il ainsi au moindre signe de péril ? Quand il sut que Rabevel devait venir au mois de Septembre il s’inquiéta davantage encore. Quel traitement saurait cautériser cette âme dévorée et la rendre impénétrable aux aiguillons délicieux de la tentation prochaine ? Aussi tourmenté que sa pénitente, quand il l’eut, avec une douceur infinie, conseillée et consolée, il l’exhorta aux prières, à la méditation, aux durs travaux et à l’examen régulier de son âme ; il lui promit de prier lui-même tous les jours et de célébrer à son intention le saint sacrifice. Elle le quitta passagèrement pansée, mais Abraham ne se berçait d’aucune illusion sur le danger qu’elle courait encore ; il demanda au Prieur, comme la règle l’y autorisait, de consacrer à certaine de ses pénitentes les prières de la communauté pendant quelques jours et, désormais, aux heures des offices, le matin, le soir, tandis qu’elle travaillait ou méditait, la nuit, à Ténèbres ou Matines, tandis qu’elle dormait ou que l’angoisse la retournait cent fois dans son lit, durant toute une semaine les voix monacales psalmodièrent sur l’exhortation de leur Prieur les prières répétées du Rosaire, intercédant auprès de la Vierge « pour une pauvre âme en danger ».

Mais Angèle ne retrouvait pas la paix ; Abraham ne la revit plus qu’en proie aux mêmes inquiétudes désordonnées. Ainsi que Rabevel l’avait souhaité, ces premiers jours de Septembre étaient devenus pour elle un terme redoutable qui fascinait son esprit sans cesse tourné vers lui. Elle ne se connaissait plus. A ses moments les plus purs, elle se rendait compte tout à coup qu’une partie d’elle-même demeurait réservée, disponible aux atteintes d’une immense espérance clandestine encore informulée ; la vie quotidienne, les menus soins, l’essentiel de l’existence lui paraissaient des riens devant cet infini qu’elle ne s’avouait pas. Parfois, du milieu de sa conscience informe, jaillissaient des élans d’une sauvagerie telle qu’elle en restait interdite. Dans cette solitude où elle vivait et qui eût dû l’orienter au calme, certaines images, venues elle ne savait d’où, apparaissaient, plongeaient dans son abîme et y trouvaient toujours, à son désespoir sans cesse renouvelé, un tremplin sans pareil, une élasticité intacte et dirigée qui les faisait immanquablement rebondir vers les désirs voluptueux. Absente et présente à elle-même, abandonnée aux mains d’un passé qui la traînait comme une forme sans visage, elle laissait le persécuteur affermir son empire et devenir peu à peu son grand remords et son grand délice. Hélas ! à quels périls courait-elle ? Ses réserves de courage fondues d’un coup, remises à l’ennemi par tant d’intelligences sournoises qui palpitaient dans la place, il lui arrivait quelquefois de percevoir subitement l’emblée déroutante d’une panique ; gémissante sur son lit, tout écartelée dans le demi-sommeil des nuits d’été, elle se livrait enfin aux supplices de la vertu et de l’orgueil vaincus et à la souveraineté triomphante de l’abandon.

Aux premiers jours du mois d’Août, Mauléon reçut une lettre de Rabevel. Le financier lui soumettait un résumé de l’affaire du moulin telle qu’il l’avait comprise et, après lui avoir demandé de relever les omissions ou les erreurs qui auraient pu se glisser dans l’exposé, le priait de répondre à un certain nombre de questions qui concernaient une multitude de détails dont l’importance lui était apparue à la réflexion. Le bonhomme fut enthousiasmé de la clarté et de la précision de l’exposé ; mais il dut prier Angèle de l’aider pour la rédaction de la réponse. Après avoir en vain sué sang et eau sur ses brouillons, il finit par obtenir qu’elle écrivît elle-même directement à Bernard. Elle ne le fit pas sans répugnance et tint à ne paraître avoir joué que le rôle d’un scribe sous la dictée de son père. Mais Bernard ne s’y méprit pas et lui adressa de sa main un billet de remerciements et d’éloges qu’elle ne cessait de relire en cachette et finit par enfermer dans un sachet sur son cœur comme une lettre d’amour. Son anxiété engendrant sans cesse de tels élans et de telles terreurs contradictoires ne fit que croître pendant tout le mois, puis, sans raison apparente, au moment même où le péril s’approchait à grands pas, elle disparut. Ce fut une période d’immense soulagement, de surprise et aussi, un peu, de déception. Elle se raconta naïvement à son confesseur qui, après l’avoir pressée de questions, finit par se convaincre de la fermeté de cette paix subitement reconquise et adressa à Dieu des actions de grâces ferventes auxquelles elle joignit les siennes avec un redoublement d’humilité et de contentement ; l’ombre de déception avait fui et il ne restait qu’une bonne chrétienne, simple, candide, et froide ; une servante inaccessible du Seigneur.

Le 28 Août, une lettre de Rabevel annonça son arrivée pour le 2 Septembre. « Nous le logerons dans la même chambre que la dernière fois », dit Mauléon. Ce même jour un arrêté du Préfet fut affiché à la mairie et annoncé à son de trompe ; en raison d’une épidémie qui courait les campagnes, il était ordonné de procéder à la désinfection de tous les locaux. Un service départemental se chargeait des opérations. Le maire demandait à ses administrés de se concerter et de s’entendre pour une hospitalité mutuelle pendant la durée de ces opérations.

— Voilà qui va bien nous déranger, dit Mauléon à Angèle. Si tu reviens chez nous, nous ne pourrons pas loger Rabevel. Où mettrions-nous ton frère et sa femme ?

— Il est pourtant nécessaire de s’arranger ; sans doute serait-il froissé si on l’envoyait à l’hôtel ?