— Ce serait inadmissible, dit le jeune Mauléon ; il n’y a qu’une solution, c’est que je retourne pour quelques jours avec ma femme chez mes beaux-parents ; ils n’en seront pas fâchés. Qu’en penses-tu ? ajouta-t-il en s’adressant à sa femme.
— Mais oui, dit celle-ci, une paysanne accorte et toujours de belle humeur qu’Angèle intimidait beaucoup.
Pas une minute, Angèle ne songea qu’une solution plus simple encore aurait consisté en son propre éloignement. Elle devait plus tard s’étonner de n’y avoir pas pensé. Mais déjà il semblait qu’à travers le temps et l’espace les pensées de son amant la guidassent inexorablement. Il fut entendu qu’on livrerait la petite maison d’Angèle aux agents de la salubrité publique et qu’au bout de huit jours, lorsqu’elle serait redevenue habitable, toute la famille y émigrerait pour permettre à ces agents de pratiquer la même opération dans la demeure paternelle. Angèle s’installa donc de nouveau dans son ancienne chambre sur les remparts ; le petit demanda à coucher dans la chambre de son grand-père et sa mère ne s’y opposa pas ; elle participa à la besogne de nettoyage que la tante Rose, suivant son habitude à chaque visite que l’on recevait, décidait d’exécuter ; et ce fut elle qui, le matin du 2 Septembre, tira du placard les draps roides et parfumés pour le dit de Bernard. Elle achevait à peine de préparer sa chambre lorsqu’il arriva.
Il avait l’air de fort belle humeur et quand, après avoir changé de vêtements et fait ses ablutions, il redescendit, ses premiers mots furent pour déclarer que, s’il ne se trompait pas, tout allait s’arranger : « D’après les renseignements que vous m’avez donnés, je crois pouvoir prétendre que nous allons découvrir tout à l’heure quelque chose de beau. Est-ce que le fournisseur de vos machines vous a écrit ?
— Qui ? la Compagnie Carrézas ? Pas du tout.
— Je lui ai adressé une lettre recommandée lui faisant connaître que j’étais chargé de vos intérêts et que je la priais de nous envoyer aujourd’hui à deux heures un représentant muni de pleins pouvoirs.
— Je n’ai vu personne.
— Eh bien ! attendons. Je crois que je vais pouvoir vous sauver ; je n’en suis pas sûr : Cela peut être la prospérité ou la faillite ; il n’y a pas de milieu. Mais pour vous montrer mon dévouement je vous propose l’association. Lisez ce projet… Il vous plaît, hein ? Oh ! ne me remerciez pas, j’ai l’air de vous faire des cadeaux là-dedans mais j’espère bien que la Cie Carrézas les payera. Alors nous signons ? Oui. Eh bien ! maintenant si nous allions prendre l’apéritif ? je meurs de soif.
— Mais, s’écria la tante Rose d’un ton désolé, il va être midi, le déjeuner est presque à point. Ne sortez pas, je vous en prie. Tenez, nous avons du quinquina ici ; mettez-vous là et prenez votre apéritif dans la maison.
— Ah ! ces cuisinières ! dit Mauléon.