CHAPITRE PREMIER

En réalité, Bernard était ainsi constitué qu’il ne pouvait entreprendre une chose quelle qu’elle fût sans la mener à son terme quel qu’il dût être. Il ne pouvait concevoir le suspens ni le provisoire ; une sorte de logique active, véritablement empirique, entraînait et enchaînait ses gestes comme ses méditations. Chaque affaire entreprise s’inscrivait dans son esprit sous une forme imaginaire ; elle pesait de ses divers éléments sur ses décisions ; les échéances, les risques créaient un amoncellement nuageux, la disponibilité d’un orage, non point qu’il se les figurât sous cette forme, mais il en ressentait mentalement et même nerveusement la même sorte de tension qui le tenait attentif et éveillé. Il consacrait la sollicitude la plus patiente, la plus inattendue de sa part, à l’ensemble de détails les plus ordinaires, les moins surveillés d’habitude et où il prétendait que résidaient les antennes fragiles des entreprises. Celles-ci lui formaient ainsi une prison perpétuelle dont la voûte éteignait les échos et bornait l’horizon. Tout ce qui n’avait pas rapport avec elles, tout ce qui ne lui proposait pas une ressource immédiatement assimilable se heurtait à sa distraction totale. L’unique direction de cet esprit en travail était celle de sa réussite ; sa contention appliquée à ce grand dessein opposait à tout le reste une indigence sans appel ; la seule passion qui demeurât chez lui rendant son travail était celle de l’ordre ; celle-là ne pouvait en aucun cas être submergée. Bernard ouvrait lui-même son courrier, répondait à toutes les lettres importantes, notait sur les autres le sens de la réponse à faire, indiquait sur toutes le titre du dossier où elles devaient être classées. Ce goût de l’ordre n’était qu’une forme de son tempérament ; il annonçait la coutume de prévoir l’avalanche ou la crue, d’y pourvoir, de lui ménager ses canaux, de n’en être jamais recouvert ni même surpris ; mieux encore, d’y savoir retourner, pour reprendre aux bassins où s’en décantaient les laisses ce qu’on en pouvait utiliser. Cette clairvoyance, cette instante vigilance, cette tenue parfaite de soi, éliminaient l’épuisement des contractions réticentes, combinaient les facilités d’une pensée qui pouvait librement disposer d’elle-même. Bernard, s’étant défini les valeurs qu’il poursuivait, allait à son but avec imperturbabilité, avec cette sorte de sécurité que donnent à une troupe en marche le bon gouvernement de ses unités, la certitude tactique de ses cheminements, les mesures qui la couvrent de gardes en avant, en arrière, sur les flancs, enfin ce que les états-majors appellent justement les sûretés. Ainsi orienté, il semblait offrir un front d’airain ou, plus exactement, une absence spirituelle, qui avait raison de tout. Bien des financiers n’ont pas d’autre secret qu’un semblable tempérament.

Sans doute ce ferme propos qui maintenait Bernard à sa tâche ne lui imposait-il pas des œillères. Le cœur vivait toujours, et plus volcanique que jamais. Mais le jeune homme avait hiérarchisé irrésistiblement les appels de son être ; rien ne le pouvait faire dévier de sa direction. Pourtant, Dieu sait comme il souffrait, justement à cause de son horreur des choses mal terminées, de ce suspens où était restée sa liaison avec Angèle. Car, bien qu’il eût promis à Blinkine d’ignorer désormais sa maîtresse, il ne s’y sentait pas tenu ; nul serment ne le pouvait enchaîner. Il se rendait cette justice qu’il avait essayé de faire l’oubli en lui-même sur la petite partie de ce sentiment que le tracas des affaires n’avait pu tout à fait noyer. Il avait d’abord essayé de trouver en sa femme ce que lui avait si merveilleusement donné Angèle. Mais Reine était toute douceur, tout charme, toute soumission ; abandonnée à son désir, flottante et en admiration devant lui, elle laissait, lorsqu’il l’enlaçait, une âme de poète enivré aller à la dérive ; elle ne lui révélait rien du cœur, ni des sens ; elle ne le troublait, ni ne le comblait ; comme dans les auberges d’Espagne il ne trouvait plus en elle, suivant le mot si souvent cité, que ce qu’il y apportait. Car il se moquait du site, et pour la nourriture spirituelle qu’elle aurait pu lui donner, il se sentait, le soir venu, trop fatigué, le cerveau encore trop plein de chiffres, pour la suivre dans ses récréations d’artiste. Le malaise l’envahit donc très vite auprès de cette femme délicieuse qui n’avait d’autre défaut que d’être sage. Mais cette sagesse, cette simplicité ne faisaient que l’agacer quoi qu’il en eût et bien qu’il s’en gourmandât. Il n’était pas encore perverti pourtant ; et même il résistait aux rafales de sauvagerie qui, certains jours, remontaient en tempête des horizons de son enfance. Mais parfois il l’eût voulu mordre, pincer, quereller bassement au risque de recevoir la leste et violente gifle qu’Angèle ne lui eût pas marchandée en de telles occasions. Mais il n’osait la disputer ; dès qu’il prenait un ton plus élevé, elle s’alarmait, ses yeux se mouillaient. Il en était venu à la traiter comme une enfant ; là était le climat de cette jeune femme rêveuse et tendre qui devait rester toute sa vie au stade de l’adolescence. Il crut une fois avoir trouvé un prétexte qu’il s’empressa d’exploiter avec une rare perfidie : ce fut l’assiduité de Louis Gontil. Le poète continuait à faire une cour simple, tranquille, sans ambition et sans espoir, à la jeune femme. Il semblait ignorer le mari ce qui ne laissait pas de vexer Bernard. Il composait, suivant les fantaisies de son inspiration, des poèmes exquis et des impromptus badins et il tenait davantage à ceux-ci qu’à ceux-là ; plein de talent, l’orgueil d’un gamin lui tenait lieu de génie. Au demeurant, il était pour Reine la compagnie la plus sûre, la plus éperduement dévouée et la moins compromettante qui pût être. Il l’accompagnait dans ses courses, aux expositions, chien fidèle, drôlatique et constamment en alarme devant l’objet de son admiration. Bernard le trouva trois soirs de suite en rentrant chez lui ; impatienté, fatigué d’une longue journée de travail, irrité de ce que sa femme ne le fût pas venu rejoindre au bureau, il feignit de croire à autre chose qu’à une simple camaraderie, fit une scène terrible, ameuta les domestiques et jeta le poète dehors par les épaules. Resté seul avec sa femme, il évoqua le divorce, lui souhaita le bonsoir d’une voix glacée et sortit. « Je la tiens, ma dispute, se disait-il ; elle va vivre, réagir, bon Dieu ! » Quand il revint, Reine était couchée en proie à la fièvre ; elle fut malade comme une bête ; on pensa qu’elle ne s’en remettrait point. Elle pleurait, suppliait ainsi qu’un chien battu et qui ne sait pourquoi ; et ces supplications, comme il arrive, irritaient davantage son mari, lui imposant, pour qu’il pût se contenir, un effort qui lui causait un insupportable malaise. Quand elle alla mieux, il voulut faire renaître sa confiance, lui dit qu’elle pouvait rappeler l’Apollon. Mais elle eut encore une crise de désespoir et il dut l’amener lui-même, impavide et protecteur, au pied du lit de Reine. Il comprit, ce jour-là, qu’ils n’étaient point faits pour s’accorder. Il reprit auprès de sa femme l’attitude d’un grand frère indulgent, fut son mari sans dégoût ni plaisir lorsqu’il le fallait, vécut sevré de la femme telle que la bouche d’Angèle lui en avait laissé l’unique et spécifique saveur.

Il espéra aussi en son fils. L’enfant grandissait, sain, alerte, vif et d’un joli visage. Le fils de Noë Rabevel, le petit Marc, de quelques mois plus âgé, était son compagnon de jeux. Eugénie venait parfois, avec Reine et les deux enfants, jusqu’au bureau de Bernard. Celui-ci gardait de la tendresse à sa tante, comme dans une sorte de cellier secret ; elle restait la lumière de son enfance ; il l’interrogeait, elle lui répondait avec ce sourire qui la faisait belle. Noë allait bien, le travail croissait tous les jours ; dame ! c’était rude, mais ils étaient si heureux tous les deux ; dommage qu’on ne pût s’agrandir faute de capitaux. Bernard avait proposé d’avancer l’argent nécessaire, mais Noë n’avait rien voulu savoir, méfiant et orgueilleux. On n’était pas riches, c’était sûr, mais on était à l’aise et contents ; de quoi bien vivre et un gosse obéissant et intelligent, que désirer de mieux ? Et, en effet, le petit Marc, sage, attentif, rayonnait d’intelligence. Il fallut bien que Bernard se rendît compte de la différence avec son Jean ; celui-ci ne promettait que des dons médiocres. Il en fut horriblement mortifié : « Quelle consolation aurai-je dans la vie ? Ni femme, ni enfant, du moins tels que je les avais souhaités ! » Cette idée lui devint de plus en plus présente à mesure que ses affaires faisaient leur ornière, apprenaient à marcher seules dans leur voie sans cahots, lui laissaient peu à peu la liberté d’esprit. Cette liberté ne lui serait donc donnée que pour se ronger le foie ? Il le semblait ; Jean allait atteindre ses douze ans et à peine savait-il lire : « Travail moyen, conduite bonne, intelligence médiocre, fait ce qu’il peut ». Quelle rage humiliée possédait le père qui lisait de telles notes ! Quelle rage impuissante, de celles qui le secouaient, le faisaient tour à tour blêmir et noircir et le laissaient finalement écœuré, écumant et sans force !

Cette liberté peu à peu revenue ouvrait l’espace à son imagination. Les préoccupations des affaires se retiraient comme des eaux d’inondation et dans cet espace longtemps recouvert se montraient de nouveau les êtres qui n’avaient jamais cessé de le solliciter sourdement mais qu’il n’avait jamais consenti à entendre ; à leurs voix, à celles d’Angèle et d’Olivier, se mêlaient les lamentations contraires de Reine et de Jean. En vérité nul ne l’appelait, nul ne lui demandait de changer un iota à sa conduite mais, lui, il voyait maintenant avec une netteté totale que le souvenir de sa maîtresse le sollicitait d’autant plus vivement que ni sa femme ni leur enfant ne lui donnaient ce qu’il en avait attendu. Et puis, il avait aussi une affaire à régler avec le père Mauléon ; il se félicitait maintenant d’avoir engagé celui-ci dans cette affaire séduisante dont il présentait dès cette époque les complications et les difficultés. Le malheureux, les doigts pris dans l’engrenage, n’avait plus pu s’en tirer ; il mangeait son temps et dépensait son bien en démarches, en essais ; à plusieurs reprises, Bernard lui avait avancé de l’argent, lui avait fait signer des traites, avait dû consentir à les renouveler. La distribution d’électricité allait à peu près, cahin-caha, grevée d’ailleurs de toutes sortes de frais ; les terrains irrigués ne se vendaient pas. Les Caussenards, malins, ne se pressaient pas ; on se disait à l’oreille que le père Mauléon tirait le diable par la queue et devrait lâcher bientôt tout ce qu’il tenait, pour un morceau de pain. Le pauvre homme faisait à Bernard le signe de détresse, le suppliant de venir sur place ; et même il s’était rendu à Paris pour le voir. Mais Rabevel avait toujours prétexté le souci de ses affaires qu’il ne pouvait abandonner d’un pas, pour ne pas se rendre à la Commanderie ; il avait prodigué les bons conseils, suggéré des solutions qui eussent été fort bonnes appliquées par lui, mais que Mauléon n’avait pas les qualités nécessaires pour mener à un heureux terme. Le brave homme finit par croire que Bernard ne voulait pas venir et avait décidé de l’abandonner à son malheureux sort. « Qu’en penses-tu, Angèle, toi qui le connais ? » La jeune femme ne savait quoi répondre. Elle avait eu d’abord une vie d’hallucinée. Il fallait taire à François, lorsqu’il revenait tous les deux ans, les ennuis de son beau-père, il fallait taire les manœuvres bizarres de ce Bernard dont le silence lui paraissait une menace plus effrayante que les cris, il fallait taire surtout l’horrible secret qui tourmentait sa tempe, ses lèvres, son cœur, et même toute sa chair ; laisser son mari embrasser ce bel Olivier déjà ardent comme son père, lui laisser croire qu’il serrait entre ses bras orgueilleux le fruit du plus pur de son sang.

Puis elle avait fini par se convaincre qu’elle obtiendrait enfin, grâce à la religion, le salut et l’oubli ; de la Trappe voisine de Bellecombe où il s’était retiré, le Père Blinkine la venait voir entre deux missions. Le verbe enflammé du converti l’enivrait. Abraham lui racontait les étapes de sa propre conversion, réveillait en elle le sentiment du divin et la faisait passer par toutes les transes et toutes les larmes, des plus douces aux plus amères. Elle fut vraiment pendant les jeunes années d’Olivier semblable à un ange ; une grande sérénité avait succédé aux extases, aux jeûnes et aux macérations ; son corps n’existait plus tant il demeurait profondément endormi ; son cœur était tout entier pris par l’affection échangée avec son fils ; elle l’embrassait longuement dans son petit lit le matin et, sur le coup de six heures, par tous les temps, se rendait à la première messe. Un vieux curé obscur officiait dans le lointain céleste, sa tête blanche seule visible, allant et venant, suspendue comme à des ailes dans la vague lumière des cierges et ainsi qu’on voit les figures de chérubins sur les peintures anciennes. L’église toute longue, étroite, écrasée, percée de meurtrières, semblait une galère sans rames. La paix régnait sur les âmes de bonne volonté unies là dans ces prières matinales ; Angèle s’y retrouvait telle qu’en ses jeunes années ; elle s’élançait vers Dieu avec le même désir d’éternité ; elle goûtait dans les sacrements la même consolation ; elle y puisait un réconfort sans pareil.

Quand elle retournait à la petite maison qui était devenue la sienne depuis le retour de son frère, Olivier était déjà éveillé, les yeux grands ouverts sur les objets hétéroclites que François avait rapportés de ses voyages. L’enfant, dès son bas âge, avait marqué sa dilection pour toutes ces choses dont on ne se servait point ; dès qu’il avait été en âge de comprendre, il s’en était émerveillé. A l’école, il avait appris tout seul à lire et à écrire en regardant sagement les autres alors que sa mère ne le menait là que pour qu’il y fût surveillé, tandis qu’elle vaquait aux soins du ménage. Maintenant, il composait d’étonnantes histoires qui remplissaient Angèle d’admiration, d’orgueil et lui serraient le cœur. Il s’échappait avec ses camarades, les conduisait, toujours le premier, à la découverte des nids de faucon, à l’exploration des cavernes. A chacun de ses retours, François débordait davantage de joie : « Quel étonnant clampin ! Ah ! il tient de son père, celui-là ! Eh ! la maman, qu’en penses-tu ? » Elle répondait : « Oui » en hochant la tête.

Déjà elle craignait tous les périls pour son enfant. L’ardeur précoce d’Olivier dans l’étude et dans le jeu lui apparaissaient terrifiantes ; elle se rappelait sa propre enfance si turbulente mais surtout les épouvantables histoires qu’elle savait sur l’enfance de Bernard. Elle s’était ouverte de ses appréhensions au Père Blinkine qui l’avait écoutée pensivement. « Il faut le mener avec douceur, avait-il répondu, ne pas le briser. » « Ah ! pensez-vous que je sois mère à le briser. » — « Je sais. Est-il bon ? » — « Oui, je crois qu’il a du cœur. » Elle racontait avec ravissement comment, dès ses sept ans, il l’entourait de douces prévenances au retour de ses pires escapades. Ses colères, ses méchancetés d’enfant ne résistaient pas aux larmes de sa mère. Il l’écoutait avec une avidité d’amour dont elle ne pouvait parler sans qu’un sanglot d’attendrissement remontât à sa gorge. Tous les soirs à quatre heures, il organisait la course au sortir de l’école ; il partait le dernier, fougueux, les mâchoires serrées, dépassait tous ses camarades l’un après l’autre et arrivait essoufflé à la maison. Il embrassait cent fois sa mère, la serrait, la mordait, la pinçait, puis s’asseyait avec de grands rires de triomphe. Ensuite, il allait au tiroir, tirait le chanteau de pain, s’y taillait un quignon et le dévorait en l’accompagnant de saucisson, de miel noir, ou de ces fromageons de chèvre qui sentent la fleur de genêt. Et de nouveau il sortait pour jouer sur la place, se dépenser, jeune animal plein de sève et de puissances secrètes. Quand le soir tombait, Angèle se penchait à la fenêtre entre la lavande et le basilic. Le cœur de l’enfant s’arrêtait d’amour et de bonheur ; ses mains lui envoyaient des baisers. Il la rejoignait. Ils montaient ensemble vers l’église, dans le silence : « Appuie-toi sur moi, maman », disait le petit homme. Elle lui laissait sentir le poids de son bras avec délice pour qu’il se pût enorgueillir de soutenir sa mère. A l’église il était dans ses bras, perdu, noyé, sauvé, envolé, à l’aventure, sur cet esquif merveilleux ; quel mystère, quel prodige ! « Oui, il a du cœur », disait la mère.

Le Père Blinkine en concluait que tout était bien. Il fallait l’élever dans le respect des lois divines et humaines, dans l’obéissance et l’amour de ses parents, et surtout le soustraire aux influences pernicieuses. Les enfants du bourg n’étaient pas mauvais, mais, plus tard, au collège…

— Et s’il devenait marin comme son père ? » Sa tendresse maternelle ne pouvait envisager une telle hypothèse sans frémir. Cet enfant sans peur lâché dans les bordées de matelots…