Le Père Blinkine l’invitait à se rassurer. Et pourquoi serait-il marin, cet enfant ? intelligent, travailleur, il pouvait faire ses études secondaires ; le père gagnait assez pour tenir son fils au Lycée, en faire un ingénieur ou un médecin… sa mère ne le quitterait que lorsque, marié, il lui aurait donné à sa place un autre enfant de son sang à aimer.
Elle se calmait, se sentait heureuse de cette seule joie qui lui fût permise : aimer son fils et le garder. Il lui semblait qu’elle aurait voulu le voir petit ainsi indéfiniment ; elle aurait consenti à vieillir auprès de cet enfant que nul ne songerait à lui enlever tant qu’il serait un bambin. Elle vivait toute à lui. Le souvenir de Rabevel ne la troublait plus ; elle y pensait parfois avec une sorte de sérénité indifférente ; il était le passé, l’orage définitivement éloigné ; en vain se penchait-elle pour en saisir un grondement attardé et lointain.
Pourtant, l’occasion ne lui avait pas manqué d’évoquer son visage. Elle connaissait par le menu les difficultés où se débattait son père ; seul, disait celui-ci, celui qui m’a engagé dans cette affaire peut m’en tirer avec honneur. Mais, tout occupée par son fils, elle n’apportait plus à ces combinaisons malencontreuses qu’une attention distraite. Aussi fut-elle fort étonnée lorsqu’un jour, dans la petite maison où elle vivait depuis le retour de son frère à la demeure paternelle, son père arriva et lui déclara tout à trac que si Rabevel ne venait pas arranger la situation, « il était dans le lac » ; La situation semblait désespérée : les créanciers montraient les dents, l’usine marchait mal, ne rapportait plus rien, avant six mois c’était la faillite ; le pauvre homme pleurait et se lamentait. Angèle désolée lui demanda ce qu’il comptait faire.
— Il faut que Rabevel vienne ici, tu comprends. On réunira les créanciers ; lui, il peut les faire attendre ; il jouit d’un assez grand crédit. Il verra aussi l’usine ; sûrement j’ai été mis dedans pour cette affaire par le fournisseur ; il saura s’en rendre compte et arranger cela. Quand on verra que tout remarche et qu’il n’y a plus d’espoir de faillite, les gens qui tergiversent pour racheter les terres à jardin n’hésiteront plus. S’il ne vient pas, c’est fichu. Et puis, à lui aussi je dois de l’argent, j’ai des traites à échéance dans six mois ; pourvu qu’il ne les ait pas mises en circulation ! Je lui ai tellement dit qu’il pouvait compter que je ne les renouvellerais plus !
— Écris-lui de venir.
— Il ne viendra pas. Tu sais bien que mes lettres n’arrivent pas à le déranger.
— Va le chercher.
— Il ne viendra pas ; il faut que tu viennes avec moi…
Elle poussa un cri : « Moi ! » Les cieux tournèrent. Elle ferma les yeux et les rouvrit aussitôt ; il lui sembla que la vie venait de changer ; la menace était revenue la chargeant d’un poids infini.
— Oui, toi, disait placidement le père. Tu le connais depuis l’enfance, tu es la femme de son meilleur ami. Si tu le supplies de me sauver, il t’écoutera.